dimanche 4 septembre 2016

Le séjour de Rimbaud à Paris




Arthur Rimbaud a séjourné à Paris du mois de septembre 1871 au début mars 1872 puis en mai-juin de cette même année. Auparavant, il avait déjà fait deux brefs voyages à Paris depuis sa ville natale de Charleville.
Les nombreuses biographies de Rimbaud ont décrit ce séjour dans la capitale avec plus ou moins de précisions. La plus récente et la plus complète a été publiée en 2001 par Jean-Jacques Lefrère, décédé l'an dernier. Le séjour de Rimbaud à Paris y est décrit avec beaucoup de détails et occupe plus d'une centaine de pages. Ce récit comporte néanmoins quelques erreurs ou approximations.

Les deux premières fugues

Rimbaud avait pris le train une première fois pour Paris à la fin août 1870, il avait alors seize ans. Il avait voyagé sans billet et avait été arrêté à l'arrivée à Paris. Après quelques jours passés en prison, il avait été renvoyé à Charleville.
Il reviendra fin février–début mars 1871 pour un bref séjour d'une quinzaine de jours. On ignore où il a logé durant ces quinze jours mais selon plusieurs témoignages1, il s'est présenté à l’improviste chez le caricaturiste André Gill.
Cet épisode a été confirmé notamment par son ami d’enfance Ernest Delahaye2 et par Verlaine dans Les Hommes d’aujourd’hui : « A son premier voyage, il avait effarouché le naïf André Gill. ». André Gill, de son véritable nom Louis Gosset de Luynes, était déjà un caricaturiste reconnu à l'époque. Il avait publié ses caricatures dans La Lune jusqu'à son interdiction en 1868 puis dans L'Éclipse qui avait pris la suite.

L'Éclipse, dessin de Gill, 8 octobre 1871
André Gill par  Carjat, Musée Carnavalet



















       Pour Lefrère, qui décrit l’endroit en détail, Rimbaud s’est présenté à l’adresse où Gill avait son atelier 89 rue d’Enfer (actuelle rue Henri Barbusse). Mais ce n’est pas la bonne adresse, Gill ne s’étant installé rue d’Enfer qu’à partir de 1874 comme le montre les documents des Archives de Paris. Il n'y avait pas de véritable cadastre à Paris à cette époque mais des « calepins » qui donnaient un descriptif des immeubles avec le nom des locataires au 1er janvier de chaque année, pour calculer notamment le montant de la « contribution mobilière » et de la patente éventuelle.

Archives de Paris, calepin de la rue d'Enfer, D1P4380

Son biographe Charles Fontanes indique qu’à cette période « entre la guerre et la Commune » (donc en février-mars 1871) l’atelier de Gill était au 13 Boulevard Saint Germain3. Cette adresse est confirmée par Étienne Carjat, qui fut caricaturiste avant d'être photographe, et était un ami de Gill. Gill avait participé à la Commune en tant que membre de la Fédération des Artistes et avait dû se cacher dans Paris à la fin de la Semaine sanglante, pendant plusieurs mois. Carjat a raconté plus tard sa cavale dans Le Journal en 1895. Il fut notamment hébergé par le dessinateur Félix Régamey puis par le tapissier Lapierre, près de la rue Notre-Dame de Lorette où Carjat avait son atelier. Il précise que Gill avait regagné son atelier « boulevard Saint Germain » au mois d'octobre 1871.

La rencontre avec Verlaine, rue Nicolet

Quelques mois plus tard, dans la deuxième quinzaine de septembre 1871, Rimbaud revient à Paris à l'invitation de Verlaine. Il lui avait auparavant envoyé des poèmes et lui avait fait part de son souhait de venir à Paris, en précisant qu'il était « sans ressources ». Il est attendu à la Gare de l’Est par Verlaine et le poète et inventeur Charles Cros, mais ils vont le manquer. Rimbaud se rendra seul au domicile de Verlaine, qui vivait avec sa femme Mathilde née Mauté chez ses beaux-parents au 14 rue Nicolet, où Verlaine et Cros vont le retrouver un peu plus tard.
Il logera quelques jours rue Nicolet puis va bénéficier d’une hospitalité « circulaire » selon l’expression de Verlaine de la part de quelques poètes parnassiens qui vont s’efforcer de l’héberger et d’assurer sa subsistance.
L’épouse de Verlaine a raconté plus tard l’arrivée de Rimbaud : « Mon mari était allé l’attendre à la gare. Il le trouva en rentrant à la maison, dans le petit salon où ma mère et moi l’avions fort bien accueilli. C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de le timidité. Il était arrivé sans aucun bagage, pas même une valise, ni linge, ni vêtements, autres que ceux qu’il avait sur lui. Il dîna avec nous, parla peu, puis monta se coucher, disant que le voyage l’avait fatigué. »4 Verlaine a lui aussi raconté cette première rencontre : « nous le trouvâmes causant tranquillement avec ma belle-mère et ma femme dans le salon de la petite maison de mon beau-père, rue Nicolet, sous la Butte. (…) On dîna. Notre hôte fit honneur surtout à la soupe et pendant le repas resta plutôt taciturne, ne répondant que peu à Cros qui peut-être ce premier soir-là se montrait un peu bien interrogeant (…) lui demandant en quelque sorte compte de la "genèse" de ses poèmes. L'autre, que je n'ai jamais connu beau causeur, ni même très communicatif en général, ne répondait guère que par monosyllabes plutôt ennuyés.»5
La maison des Mauté avait deux étages, le deuxième était mansardé. Les parents de Mathilde occupaient le premier et le couple Verlaine le deuxième. Rimbaud fut logé dans une chambre du deuxième. On connaît une photo de cette maison à l'époque. Le calepin de la rue Nicolet donne la description de l'intérieur. Les mentions Paf (Pièce à feu) et Psf indiquent les pièces pourvues ou non d'un moyen de chauffage.

Archives de Paris, rue Nicolet, D1P4800
14 rue Nicolet, vers 1870

Cette maison existe toujours mais elle a fait l'objet d'importantes modifications en 18916. Seule la structure du rez-de-chaussée et du premier étage a été conservée et une nouvelle construction a été édifiée autour. Elle a aujourd'hui quatre étages.
Rimbaud devra quitter la rue Nicolet pour des raisons qui ont été indiquées par Mathilde et Verlaine. D’après Mathilde, il avait cassé volontairement plusieurs objets et « commis des indélicatesses ».
Verlaine a fait aussi allusion à des excentricités de Rimbaud  qui avaient amenées sa belle-mère a demander son départ : « D’autres excentricités de ce genre, d’autres encore, ces dernières entachées, je le crains, de quelque malice sournoise et pince-sans-rire, donnèrent à réfléchir à ma belle-mère »7.
On peut dater, par recoupements, le départ de Rimbaud de la rue Nicolet entre le 7 et le 18 octobre.8
Quelques jours avant, Rimbaud avait été présenté aux parnassiens qui se réunissaient chaque mois pour les dîners des « Vilains Bonshommes ». C'était lors du dîner du 30 septembre.

Chez Charles Cros, rue Séguier.

Après son séjour rue Nicolet, Rimbaud va être hébergé par Charles Cros, qui était venu l’accueillir avec Verlaine à la gare de l’Est. C'était un poète parnassien mais aussi un scientifique. Il est notamment l’inventeur du phonographe un peu avant Edison et s’est livré à des recherches sur la photographie en couleurs pendant vingt ans. Il s'est aussi intéressé à la synthèse des pierres précieuses. Pour ses recherches, il avait le soutien financier de mécènes comme le duc de Chaulnes ou le comte de Chousy.

Charles Cros par Nadar, BNF

       Charles Cros n’avait pas de domicile fixe à l’époque mais en octobre 1871, il avait loué pour quelques temps un appartement au 13 rue Séguier. Il a indiqué dans une lettre du 6 novembre, qui fut longtemps conservée par le libraire et collectionneur Pierre Bérès, qu'il avait hébergé Rimbaud « pendant la moitié du mois dernier » probablement la deuxième moitié. Pierre Bérès a longtemps refusé de laisser publier le contenu de cette lettre. Elle a finalement été publiée en 2011.9
« Rien n’est beaucoup changé ici depuis lors ; sauf que je suis établi charbonnier agglomérateur rue Séguier 13. J’ai loué là, à la faveur de Chousy un appartement où j’ai mis quelques bibelots.
Pendant la moitié du mois dernier j’ai logé Arthur Rimbaud, je le nourrissais à mes frais, ce qui m’a fort mis en retard pour l’instant. Aussi j’ai imaginé de faire à quelques uns du groupe, une petite rente à ce nourrisson des muses. Banville a apporté chez moi pour ledit Rimbaud des lit, matelas, couverture, draps, toilette, cuvette, etc, etc. Puis Camille, Verlaine, Blémont et moi nous donnons chacun quinze francs par mois et je vous demande si vous pouvez en être avec nous. La souscription a commencé à partir du 1er novembre. Je regrette de n’avoir pas de ses vers à vous envoyer mais je suis sûr que vous les trouverez beau. Les vers de Mallarmé vous en donneront une vague idée. »
La boutique du charbonnier était au rez-de-chaussée du 13 rue Séguier. Elle était louée au nom de Ginisty. J'ignore s'il était parent de l'écrivain et journaliste Paul Ginisty qui fut ensuite un voisin de Théodore de Banville.10

Archives de Paris, calepin de la rue Séguier, D1P41089

         L'appartement cité par Cros a sans doute été loué pour une courte période car on ne trouve ni Chousy ni Cros parmi les noms des locataires. Selon Jean-Jacques Lefrère, il devait être « assez spacieux car il était à la fois un atelier pour le peintre [Michel Eudes], un laboratoire pour le chercheur et un asile de nuit occasionnel pour les camarades sans gîte. » Gustave Khan a décrit au contraire un petit appartement: « Cros hébergea Rimbaud, dans les premiers temps de son arrivée à Paris, dans son étroit logis de la rue Séguier. »11
Cros ne dit pas pour quelle raison il mit Rimbaud à la porte. Pour Gustave Kahn, il avait chez lui les numéros de la revue L'Artiste qui avait publié ses poèmes et il s'aperçut un jour que des pages avaient été déchirées. « Rimbaud se targua de les avoir lacérées, et non par admiration et pour les posséder. Il les avaient affectées à différents usages familiers ! Cros se fâcha ! Qui n'eut fait de même ? »
Louis Marsolleau a donné une autre version : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s'apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalisation dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »12

Selon Verlaine, c'est aussi au cours de ce mois d'octobre qu'il conduisit Rimbaud se faire photographier chez Étienne Carjat. L'atelier était au 10 rue Notre Dame de Lorette, au centre d'une cour. On peut le voir encore aujourd'hui, les lieux n'ont guère changé.

A nouveau chez Gill ?

Au début novembre, Rimbaud se serait à nouveau rendu chez André Gill qui l'aurait alors hébergé quelques jours. A ma connaissance, le colonel Godchot est le seul parmi les biographes de Rimbaud, avec Lefrère qui reprend le même argument, à avoir mentionné un second passage chez le caricaturiste. La seule preuve qu'il avance n'est guère convaincante : c'est une citation du roman à clefs de Félicien Champsaur, Dinah Samuel, qui décrit l'arrivée de Rimbaud chez Gill « un matin de printemps ».

Chez Banville, rue de Buci

Les amis poètes parnassiens de Rimbaud vont lui chercher un nouveau point de chute en s'adressant à l'un d'entre eux, Théodore de Banville. Rimbaud lui avait envoyé quelques-uns de ses poèmes en mai 1870.
Banville habitait alors au 10 rue de Buci, une maison ou un appartement selon les divers témoignages. Il s'agissait en fait d'un immeuble de cinq étages avec des chambres mansardées au cinquième. C'est madame de Banville qui s'est chargée de louer une de ces chambre et de la meubler pour accueillir Rimbaud.

 
Théodore de Banville par Nadar, BNF

Archives de Paris, calepin de la rue de Buci, D1P4169


       Jean-Jacques Lefrère donne plus de détails. Il indique que Banville vivait en concubinage avec Elisabeth Rochegrosse et précise dans une note qu'il habitait au premier étage et que sa compagne, épouse de Jules Rochegrosse, vivait au deuxième « pour sauvegarder les apparences ».
En réalité, Banville vivait depuis longtemps avec Elisabeth Rochegrosse et son fils Georges, qui sera plus tard un peintre reconnu. Ils étaient installés rue de Buci dans un appartement de trois pièces au deuxième étage, depuis 1869. Edmond de Goncourt a raconté un dîner chez le couple dans son journal en août 1870 où il décrit un intérieur bourgeois et « un bohème vieillissant ».
Raymond Lacroix, le biographe de Banville, cite un rapport de police le concernant, daté de 1873, précisant qu'il « vit en concubinage, depuis une quinzaine d'années, avec une femme mariée, de laquelle il a eu un fils âgé aujourd'hui de quatorze ans. »
Banville mit Rimbaud à la porte au bout de quelques jours. Selon Mallarmé, qui le tenait de Banville, il était apparu nu à la fenêtre de la mansarde donnant sur la cour, « lançant par-dessus les tuiles du toit, peut-être pour qu'ils disparussent avec les derniers rayons du soleil, des lambeaux de vêtement. »13

Il logera ensuite à l’Hôtel des Étrangers, puis dans une chambre de la rue Campagne Première, séjour qui fera l'objet d'un prochain article.




1  Lefrère cite ceux de Lepelletier en 1907 et Darzens en 1892.
2   Ernest Delahaye, Rimbaud, l'artiste et l'être moral, 1923.
3  Charles Fontane, Un maître de la caricature : André Gill, 1927.
4   Ex-madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, 1935.
Œuvres complètes de Paul Verlaine, Club du meilleur livre 2, 1959, p 1290.
6   Archives de Paris, VO11/2381.
7   Œuvres complètes de Paul Verlaine, Club du meilleur livre 2, 1959, p 1291.
8   Voir Bernard Teyssèdre, Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, 2011.
9   Par Jean-Jacques Lefrère, dans la préface du livre de Teyssèdre.
10  Voir l'article de Ginisty dans L'Écho de Paris du 8 février 1930.
11 Gustave Kahn, Silhouettes littéraires, 1925, p 40.
12 Cité par Louis Forestier, Charles Cros, l'homme et l’œuvre, 1969, p 99.
13 Cité par Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001, p 357.

mardi 3 mai 2016

Van Gogh à Paris

La Segatori et son Tambourin

 

 

Corot, Agostina, 1866.
Van Gogh, Autoportrait, 1887.


          Vincent Van Gogh arrive à Paris à la fin février 1886, à l'âge de trente-trois ans. Il avait passé auparavant deux ans à Nuenen aux Pays-Bas. Puis après un bref passage à Anvers, il a décidé de rejoindre son frère Théo qui vit à Paris. La ville ne lui est pas inconnue, il y avait fait un premier séjour en 1875 où il travaillait comme employé de la galerie Goupil.
Théo va l'accueillir et l'héberger chez lui, dans un premier temps rue Laval (actuelle rue Victor Massé), mais le logement étant très exigu, ils vont déménager rapidement pour s'installer sur la Butte Montmartre, au 54 rue Lepic.

Montmartre en ce temps-là (1886)
Montmartre vit alors ses grandes heures, le quartier abrite des écrivains et des artistes. Le café de la Nouvelle Athènes, sur la place Pigalle, est le rendez-vous des impressionnistes, on peut y voir Renoir ou Degas. A quelques pas de là, le café du Rat Mort, où Rimbaud a blessé Verlaine d'un coup de couteau en 1872, est toujours en activité. Le soir, on se retrouve dans des cabarets comme le célèbre Chat Noir, le Lapin Agile ou encore le Divan Japonais.
Aristide Bruant, après avoir fait le bonheur du Chat Noir, triomphe en son nouveau cabaret Le Mirliton où il « engueule le public ». A un nouveau client qui arrive : « Oh ! la, la ! C'te gueule, c'te binette. Oh ! La, la ! C'te gueule qu'il a !», ou bien au moment d'attaquer une nouvelle chanson : « Je vais vous envoyer A Saint Lazare. Et vous autres, tas de chameaux, tachez, au refrain, de brailler en mesure »1.
La Goulue, déjà célébrée dans la presse et qui sera immortalisée par Toulouse-Lautrec, danse le cancan avec Grille d'Égout2 à l'Elysée-Montmartre et au Moulin de la Galette. Elles se produiront plus tard, avec Valentin le Désossé, au Moulin Rouge, dès son ouverture en 1889.

Toulouse-Lautrec, La Goulue, 1892

Vincent va fréquenter pendant quelques mois l'atelier du peintre Cormon. Il y rencontre Émile Bernard et Louis Anquetin qui deviendront ses amis, ainsi que Toulouse-Lautrec qui fera un portrait de lui. Ils sont les peintres du « Petit Boulevard » comme disait Vincent, par opposition aux impressionnistes exposés boulevard Montmartre chez Boussod et Valadon.

La découverte de l'impressionnisme
Si, durant son séjour parisien, Vincent se prend de passion pour les estampes japonaises, les « crépons » qu'il achète en grande quantité, c'est son frère Théo, employé à la galerie Boussod et Valadon (successeur de Goupil), qui lui fait découvrir les tableaux des impressionnistes. Il va alors changer sa façon de peindre, sa palette va s'éclaircir et devenir très colorée.
                                                               
Van Gogh, Le restaurant La Sirène à Asnières, 1887
Van Gogh, Sortie de 
l'église à Nuenen,1884


          « Son frère le conduisit tout de suite boulevard Montmartre ; et là, il lui présenta les tableaux des Impressionnistes qu'il essayait de vendre, malgré l'opposition de Boussod et Valadon. Quelle révélation ce fut pour Vincent : Monet, Renoir, Sysley, Guillaumin, toute la peinture claire, vibrante, en mouvement par ces hachures qui faisaient comme tourbillonner les couleurs ! Vincent en fut accablé. Puis, ce moment de stupeur passé, il s'indigna quand Théo lui apprit que cette peinture neuve, après avoir chassé tous les bitumes, tous les jus, tous les noirs, ne se vendait pas. (...)
Vincent avait soif de tout voir. En même temps qu'il travaillait rageusement, il courait, pour se reposer, au Musée du Louvre ; et là, il restait des heures, prostré, devant les tableaux d'Eugène Delacroix. Il fallait donc modifier toute sa palette, bannir toutes les couleurs sombres, pour ne garder que des couleurs claires, ardentes.»3
Van Gogh fait la connaissance de Paul Gauguin et d'Armand Guillaumin mais aussi des pointillistes Paul Signac et Georges Seurat. Signac a évoqué cette rencontre en 1923 : « Oui, j'ai connu Van Gogh chez le père Tanguy. Je le rencontrai d'autres fois à Asnières et à Saint Ouen ; on peignait sur les berges ; on déjeunait à la guinguette et on revenait à pied à Paris par les avenues de Saint Ouen et de Clichy. Van Gogh, vêtu d'une cotte bleue de zingueur, avait peint sur les manches des petits points de couleur. Collé tout près de moi, il criait, il gesticulait, brandissant sa grande toile de 30 toute fraîche : et il en polychromait lui-même et les passants. »4
Le Père Tanguy dont il est question est un ancien ouvrier qui tient une boutique rue Clauzel et vend des tubes de couleurs aux peintres. Il expose également les toiles que les post-impressionnistes lui laissent en dépôt, souvent celles de Cézanne, et il exposera aussi celles de Van Gogh, de même que trois autres marchands qui prendront ses tableaux. Malheureusement, ni les marchands ni Van Gogh ne parviennent à vendre ses tableaux ou bien à des prix dérisoires, à des brocanteurs. Dans une correspondance, il se déclare même prêt à les vendre au « prix coûtant ». Vincent vit donc de l'aide de son frère et, n'ayant pas les moyens de payer des modèles, il peint surtout des paysages à Montmartre et à Asnières principalement, ainsi que des natures mortes.

Van Gogh, Le Père Tanguy, 1887


             La Segatori
             C'est probablement au début de 1887 que Van Gogh rencontre Agostina Segatori, ancien modèle de peintres et propriétaire du restaurant Le Tambourin, boulevard de Clichy. Agostina est née en Italie à Ancône en 1841. Elle est probablement arrivée à Paris vers 1860 en même temps que d'autres compatriotes qui venaient chercher du travail comme modèles5. Elle a alors posé pour Corot et probablement Manet et Gérôme, ce dernier étant souvent cité dans les témoignages à l'époque.
On sait peu de choses de la Segatori. Sophie de Juvigny, dans un ouvrage consacré au peintre Édouard Dantan, indique qu'il a eu une « longue relation avec un modèle célèbre Agostina Segatori, de 1872 à 1884 »6. En réalité, cette liaison est plus ancienne. En 1869, Gustave Courbet avait remarqué la belle italienne et avait voulu se renseigner auprès de son ami, le photographe Étienne Carjat, qui lui avait répondu dans une lettre que j'ai retrouvée :
« Mon vieux Gustave,
La petite italienne en question s'appelle Melle Agostina ou si tu aimes mieux en français Augustine. Elle est la maîtresse d'un mien ami le jeune Édouard Dantan, le fils du sculpteur, ce qui fait que je ne puis directement me mêler de cette affaire.
Cependant comme la jolie fille pose chez tous les peintres ayant les moyens de lui payer généreusement ses séances, écris-lui sans façon, de ma part, si tu veux, car je crois que la signora me compte au nombre de ses amis, et traite avec elle cette petite affaire d'atelier.
Si tu veux mieux, prie la de se trouver chez Dinochau, vendredi matin à 11 h sous le prétexte de lui éviter une course – Elle demeure 16 rue Duperré – et si mon faible galoubet peut t'être de quelque utilité pour la décider à poser d'une façon moins officielle, je jouerai mon petit air tout comme un autre, tu n'en doutes pas.
Sur ce, écris à la diva, et à vendredi, à moins de contre-ordre de ta part. (...) »7
De cette liaison avec Dantan est né un fils, Jean-Pierre, en 1873. L'enfant est déclaré de « père non dénommé » et porte le nom de sa mère mais il est représenté sur plusieurs tableaux de Dantan dans les années qui suivent. Pendant cette période, celui-ci offre régulièrement des œuvres à Agostina puis ils vont cesser toute relation à partir de 1884, selon Sophie de Juvigny :
« A cette époque [1883], Agostina Segatori a apparemment renoncé au métier de modèle et tient un bar au 62 Boulevard de Clichy, Le Tambourin, où tout l'ameublement adopte la forme de cet instrument. En mai 1882, Édouard Dantan lui offre une œuvre destinée à décorer ce lieu, un bouc peint sur un tambourin. L'établissement est fréquenté par des écrivains, des peintres et des critiques d'après S. Monneret (L'impressionnisme et son époque).
En 1884, Edouard Dantan désigne Agostina sous le nom de Mme Segatori-Morière, il semble donc qu'elle ait épousé un M. Morière. Malgré cela Édouard Dantan lui offre une autre œuvre destinée à son bar, le portrait d'une Villervillaise, La Mère Catin la Dufay, réalisé à nouveau sur un tambourin. »
En fait, Agostina ne s'est pas mariée cette année-là. Pour une raison inconnue, elle a demandé et obtenu une rectification de l'état civil en invoquant une erreur lors de la déclaration : au moment de la naissance de son fils, elle était déjà mariée à un monsieur Morière qu'elle avait épousé à Rome en 1861 et qui est mort en 18798. Son fils s'appellera désormais Jean-Pierre Morière.

Le café-restaurant Le Tambourin
Lorsque Van Gogh arrive à Paris, Agostina a quarante-cinq ans et elle s'est effectivement reconvertie. Elle a ouvert ce café-restaurant Le Tambourin d'abord au 27, rue de Richelieu en 1883, puis au 62, boulevard de Clichy où l'inauguration eut lieu le 10 avril 1885. Les invitations étaient en forme de poème signé par la patronne. Le dîner a rassemblé une centaine de convives parmi lesquels l'écrivain Charles Monselet, qui présidait, et Étienne Carjat.
Le Tambourin est un café artistique. Le plafond a été décoré par le peintre Subic et tout y est en forme de tambourin : les tables, les tabourets, les plats ainsi que l'enseigne extérieure. Aux murs sont accrochés des tableaux et des tambourins décorés par des peintres.
Jehan Sarrazin, dans ses Souvenirs, en a donné une description :
« Augusta, une superbe fille, aux formes plantureuses, l'éloquence de la Chair, avait été longtemps le modèle préféré des peintres en renom, c'est pourquoi la pauvre fille s'imaginait qu'elle n'avait qu'à étaler ses formes splendides dans le comptoir pour attirer une clientèle.
La salle était vraiment pittoresque, et surtout très artistique, remplie de peinture de bon aloi, un petit Luxembourg. Aux murs étaient accrochés des tambourins qui alternaient avec des toiles signées des noms les plus estimés de l'école moderne : Français, Clairin, Gérôme, Hagborg, Dantan, Besnard, Barrias, Bogolouboff, Benjamin Constant, etc, etc.
Le service y était fait par de jolies filles costumées en Italiennes. (…)
Le Tambourin n'était pas une vacherie !
Pourtant, détail particulier, on n'y entrait pas avec des chiens !
Qu'on se rassure, ce n'était pas de crainte qu'ils ne mordissent ces dames, c'était à cause de deux levrettes, maigres, étiques, féroces, qui avaient une telle affection pour leur maîtresse qu'elles ne pouvaient tolérer aucun de leurs confrères. »9
Quelques années plus tard, Gustave Coquiot a aussi évoqué Le Tambourin et la Segatori, avec ses lévriers :
« La décoration intérieure offrait des tambourins peints un peu par tout le monde ; de Faverot à J. van Beers ; mais il y avait également des tambourins qui portaient sur leur peau d'âne des vers de poètes : Émile Goudeau, Rodolphe Darzens, etc.
C'était un cabaret et c'était aussi un restaurant ; et je me souviens que la Segattori possédait deux grands lévriers d'un blanc jaune, dont on retrouvait souvent des poils dans le macaroni, servi dans des plats de faïence, en forme de tambourin. »10
Une gravure de l'époque montre l'intérieur qui comportait deux étages, les tableaux étaient accrochés au deuxième. Plus tard, Le Tambourin accueillera également en soirée un concert tzigane.

Dessin de Coll-Toc, 1886

Publicité. La Gazette du bagne, 15-11-1885. BNF Arsenal.
                                
          En novembre 1885, la Segatori fait paraître des publicités dans quelques journaux11. Peu après, en avril 1886, elle vend les tambourins décorés qui ornaient l'établissement à l'Hotel Drouot, signe sans doute des premières difficultés financières.
L'année suivante, Van Gogh fréquente assidûment l'établissement et sa patronne. Il ne fait guère de doute qu'il eut une liaison avec Agostina. Gauguin, qui l'appelait la Sicatore, disait que Vincent avait été « très amoureux».
Bien que l'on ait aucune certitude, c'est probablement elle qui est représentée sur deux portraits peints par Van Gogh. Le premier est réalisé à l'intérieur du Tambourin, elle est attablée devant une bière, une cigarette à la main. La table à la forme d'un tambourin et en arrière-plan on distingue les crépons japonais chers à Vincent, accrochés aux murs. Il daterait du printemps 1887. Le second serait un peu plus tardif, à la fin de la même année.

Van Gogh, A. Segatori au café Tambourin, 1887
Van Gogh, L'italienne, 1887



















            Van Gogh expose au Tambourin
Van Gogh a d'abord décoré les murs du café avec ses crépons japonais. Il a évoqué cette exposition, ainsi qu'une deuxième, dans une lettre à Théo en juillet 1888.
« Moi j'ai toujours espéré étant à Paris avoir une salle d'exposition à moi dans un café, tu sais que cela a raté. L'exposition de crépons que j'ai eu au Tambourin a influencé Bernard et Anquetin joliment, mais cela a été un tel désastre.
Pour la deuxième exposition dans la salle boulevard de Clichy, je regrette moins la peine. Bernard y ayant vendu son premier tableau, Anquetin y ayant vendu une étude, moi ayant fait l'échange avec Gauguin, tous nous avons eu quelques chose.»12
La deuxième exposition dont il parle a dû avoir lieu à la fin de l'année 1887 car la toile donnée en échange par Gauguin a été peinte à la Martinique13 et celui-ci n'est revenu à Paris qu'en novembre 1887. Cette exposition a eu lieu dans « la salle boulevard de Clichy » donc aussi au Tambourin. Par ailleurs, plusieurs témoins14 de l'époque ont mentionné une exposition dans la salle d'un « restaurant populaire de l'avenue de Clichy », sans le nommer.
Les biographies récentes de Van Gogh situent cette exposition au Restaurant du Chalet, 43, avenue de Clichy à la fin 1887, car Vincent fréquentait ce restaurant et il a fait un portrait du Père Tanguy au verso d'un menu. Mais rien ne le prouve, et d'ailleurs ce restaurant était peut-être fermé à cette période, car le patron, Étienne-Lucien Martin, ayant repris l'affaire à la suite de son père en mars 1887, avait plus tard entrepris des travaux pour transformer le restaurant en salle de concert. La réouverture en mars 1888 fut annoncée comme s'il s'agissait d'un nouvel établissement15. Il fit faillite quatre mois plus tard.16
Selon ces biographes, cette exposition serait celle dont parle Van Gogh, où il fit un échange avec Gauguin. Vincent a-t-il pu confondre le boulevard et l'avenue de Clichy dans ce quartier qu'il connaissait bien ? C'est peu probable et il s'agit plutôt d'une autre exposition qu'Émile Bernard a décrite dans un manuscrit peu après, en 1889, cité par John Rewald17. Elle eut lieu en février ou au printemps 1887, et lui-même, ainsi qu'Anquetin, Koning, et peut-être Toulouse-Lautrec18 exposaient aussi. Parmi les toiles de Van Gogh figurait notamment un portrait du Père Tanguy.
Agostina et Vincent se sont brouillés à l'été 1887 et il en parle à ce moment-là dans deux lettres à son frère Théo :
« J'ai été au Tambourin puisque, si je n'y allais pas, on aurait pensé que je n'osais pas.
Alors j'ai dit à la Segatori, que dans cette affaire je ne la jugerais pas, mais que c'était à elle de se juger elle-même.
Que j'avais déchiré le reçu des tableaux, mais qu'elle devait tout rendre.
Que si elle n'était pas pour quelque chose dans ce qui m'est arrivé, elle aurait été me voir le lendemain.
Que puisqu'elle n'est pas venue me voir, je considérais qu'elle savait qu'on me chercherait querelle, mais qu'elle a cherché à m'avertir en me disant « Allez-vous-en » ce que je n'ai pas compris, et d'ailleurs n'aurais peut-être pas voulu comprendre.
Ce à quoi elle a répondu que les tableaux et tout le reste étaient à ma disposition. Elle a maintenu que moi j'avais cherché querelle - ce qui ne m'étonne pas - sachant que si elle prenait parti pour moi, on lui ferait des atrocités. (...)»
Dans une deuxième lettre, « Tu peux être sûr d'une chose, c'est que je ne chercherai plus à travailler pour le Tambourin - je crois aussi que cela passera dans d'autres mains, et certes je ne m'y oppose pas. Pour ce qui est de la Segatori, cela c'est une tout autre affaire, j'ai encore de l'affection pour elle, et j'espère qu'elle en a encore pour moi aussi. Mais maintenant elle est mal prise, elle n'est ni libre ni maîtresse chez elle, surtout elle est souffrante et malade. (…). Remarquez que si en bonne santé et de sang-froid, elle refuserait de me rendre ce qui est à moi, ou me ferait du tort quelconque je ne la ménagerais pas - mais cela ne sera pas nécessaire. Mais je la connais assez bien pour avoir encore confiance en elle. Et remarquez que si elle réussit à maintenir son établissement, au point de vue des affaires je ne lui donnerais pas tort de préférer être la mangeuse et non la mangée. ».
A-t-il pu récupérer ces toiles comme il le souhaitait ou bien la Segatori les a-t-elle gardées puis vendues ? Selon Emile Bernard, elles ont été vendues aux enchères par Agostina19.
Le récit de Coquiot indique au contraire qu'elle les lui a rendues : « C'est chez la Segattori que je vis pour la première fois Vincent. Il était vêtu d'une cotte d'ouvrier ; et il parlait avec véhémence. (…)
En creusant dans toute ma mémoire, je revois cet homme à l'air irascible, braque, et qui était là vraiment comme un peu en-dehors de nous tous.
Mais bientôt, ayant gagné les bonnes grâces de la Segattori, il accrocha aux murs du cabaret un certain nombre de ses tableaux ; et cet ensemble nous causa à tous une irritante surprise. (…) je voulus les revoir un peu plus tard – ces toiles-là et d'autres – chez Tanguy, où elles furent hospitalisées tout à fait quand Vincent – cela devait finir ainsi ! – se fâcha avec la Segattori, déjà aux prises avec un autre amoureux. (…) »20

La fin du Tambourin
Les lettres de Van Gogh à l'été 1887 font état de difficultés pour la Segatori, laissant entendre qu'elle devra peut-être vendre son fond de commerce à ce moment-là, mais elle figure encore au registre du commerce comme propriétaire du Tambourin en 1888. Ce café est encore mentionné dans la presse en 1889, mais peut-être avec un autre propriétaire.
Une description inexacte de la fin du Tambourin a souvent été donnée, et notamment dans une biographie récente de Van Gogh : « Dans le quartier où la concurrence voyait d'un mauvais œil le succès commercial de la Segatori, on disait que c'était chez elle que les malfrats italiens se réunissaient pour préparer leur mauvais coup. Un habitué du lieu – et ancien amant supposé de la patronne – avait d'ailleurs fait les manchettes de la presse pour un sordide affaire de meurtre, quelques mois plus tôt. Les bagarres et les descentes de police étaient à présent monnaie courante au 62, boulevard de Clichy. Cette réputation sulfureuse avait peu à peu fait fuir la belle clientèle et, en cet été 1887, l'établissement était au bord de la faillite. (...) »21
Cette interprétation s'appuie sur une histoire que Van Gogh a racontée à Gauguin et qu'il a rapportée dans ses souvenirs Avant et après, en précisant qu'il « n'a jamais su le fin mot de l'histoire » :
« (…). Très amoureux de la Sicatore toujours belle malgré son âge, il aurait eu de sa part pas mal de confidences à propos de Pausini. La Sicatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent de toutes ses confidences par cette femme et un beau jour sans rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la joue. Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville passait à ce moment et lui dit sévèrement – circulez !!
D'après Van Gogh, toute l'affaire Pausini, comme beaucoup d'autres aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Sicatore et l'amant. »
La mémoire de Gauguin est défaillante, ce n'est pas Pausini mais Pranzini22 qui fut condamné et exécuté pour un triple assassinat.
Quelques articles dans la presse ont paru en avril 1887 rapportant que Pranzini aurait été souvent présent au Tambourin où il tenait des conciliabules avec des compatriotes, peu avant ces meurtres, et suggérant que le gérant, un certain Giraud, pourrait donner des informations.
Mais ce n'était qu'une simple rumeur. Il n'y en a aucune trace dans l'enquête de police23 ni dans le compte-rendu du procès d'assises. Le Tambourin n'a pas été fermé pour cette raison et la date de fermeture supposée, à l'été 1887, est inexacte.
Un témoignage a été ignoré par les biographes de Van Gogh, celui de Jehan Sarrazin qui a relaté, en 1895, la véritable fin du Tambourin. Il était surnommé « le poète aux olives » car il vendait des olives dans sa boutique du boulevard Rochechouart. Il avait dirigé, à partir de 1888, un cabaret de la rue des Martyrs, le Divan Japonais. Il raconte :
« Peu à peu, la clientèle artistique, dont la principale qualité n'est pas la stabilité, s'éloigna, alors, il se produisit un phénomène : j'ai dit que Mme Augusta était une splendide créature ; un soir, une femme célèbre dans les fastes de la Garde nationale [c'est-à-dire une lesbienne]24 vint souper, elle admira sans doute fort la maîtresse de la maison, car le lendemain elle revint avec la colonelle du même régiment, nouvelle admiration, le surlendemain l'État Major au complet envahit Le Tambourin. Bref, à la fin de la semaine le régiment entier avait déserté ses campements du Clair de lune, du Rat Mort, de La Souris et autre lieu et s'était caserné au Tambourin.(...)
Un soir, Mme Augusta reçut un énorme bouquet envoyé par le chef de la légion, en même temps un commissionnaire lui remettait un louis avec un billet laconique : « A ce soir minuit ». Ahurie, c'est le mot, elle dit dans son charabia moitié français moitié italien :
- Qu'est-ce que c'est que ça ?(...) »
Quand elle eut compris, elle se fâcha. Sarrazin poursuit :
« Augusta furieuse mit tout ce monde à la porte, l'établissement croula.
Quand la pauvre fille, ruinée, me raconta cette histoire, elle me disait :
J'ai perdu cent mille francs au Tambourin, je ne les regrette pas mais des femmes me faire la cour, M... »25
Dans un livre écrit au début de 1889, Darzens indique que « le bruit court » que le Rat Mort est désormais un rendez-vous des lesbiennes.
A la fin 1887, le Tambourin était encore ouvert et c'est peut-être là que Van Gogh a fait le second portrait de la Segatori.

La mort de Van Gogh à Auvers sur Oise
Il va quitter Paris en février 1888 pour s'installer à Arles dans la lumière de la Provence. Il y cohabitera quelques temps avec Gauguin qui l'a rejoint à sa demande. Après une violente crise où il se coupe l'oreille, il passera près d'un an à l'asile de Saint Rémy de Provence. Il partira ensuite pour Auvers, auprès du docteur Gachet. Le 27 juillet 1890, il se tire une balle dans l'abdomen et meurt deux jours plus tard.

Van Gogh, Autoportrait à l'oreille coupée, 1889
Van Gogh, Le docteur Gachet, 1890

 On ne sait ce que devint la Segatori par la suite. Je n'ai retrouvé qu'une trace d'elle, dans le témoignage de Willette, qui dit avoir acheté un tableau « chez un ancien modèle de Gérôme devenue brocanteuse, la Ségatori »26. A la fin de sa vie, elle n'avait pas quitté Montmartre et vivait chez son fils Jean-Pierre, sculpteur, place du Tertre. C'est là qu'elle est décédée le 3 avril 1910.
Le Père Tanguy est mort quatre ans après Van Gogh, sa veuve est alors dans la misère. Octave Mirbeau va lancer un appel aux peintres pour la secourir en offrant des tableaux qui seront vendus à son profit.
La vente eut lieu le 2 juin 1894. Le Père Tanguy avait conservé deux toiles de Van Gogh, dont l'une Les Brodequins27, signée Vincent, fut vendue sous son prénom pour 30 francs. Le loyer de la petite boutique du 9 rue Clauzel, avec une pièce attenante où vivait la veuve Tanguy, était alors de 60 francs mensuel.28
L'ensemble de la vente qui comportait notamment des œuvres de Cézanne, Gauguin, Pissaro, Monet, Signac, Seurat, Sisley, Guillaumin, Renoir, rapporta 11 000 francs, moins les frais. Les acheteurs étaient principalement des marchands dont Ambroise Vollard.
Ce fut une belle vente.
  
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1 Henri Perruchot, La vie de Toulouse-Lautrec, 1960.
2 Ce surnom lui aurait été donné parce qu' elle avait les dents écartées. Voir Michel Souvais, Moi la Goulue, 2008.
3 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
4 Gustave Coquiot, idem.
5 Gustave Crauk, Soixante ans dans les ateliers des artistes, Dubosc modèle, 1900, p 188.
6 Sophie de Juvigny, Edouard Dantan, 2002.
7 Papiers de Courbet, BNF Estampes et photographie, P 127878. Jules Dinochau était le patron d'un restaurant fréquenté par des écrivains et des artistes. Il était surnommé « le restaurateur des lettres ».
8 Archives de Paris, Etat civil, vue n° 17
9 Jehan Sarrazin, Souvenirs de Montmartre et du quartier latin, 1895.
10 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
11 Notamment dans la Gazette du bagne, éditée par Maxime Lisbonne, patron de la Taverne du bagne.
12 Van Gogh, Correspondance complète de Vincent Van Gogh, 1962.
13 Lettre de Gauguin à Van Gogh en décembre 1887 et lettre de Van Gogh à sa sœur du 31 juillet 1888.
14 Georges Seurat, Antonio Cristobal, Émile Bernard, Gustave Coquiot. Voir Susan Stein, Van Gogh, 2004.
15 Paris-Montmartre, 3 mars 1888.
16 Archives de Paris, Dossier de faillite du 30 juin 1888, cote D11U3 1322.
17 John Rewald, Le post-impressionnisme, p. 66.
18 Henri Perruchot, La vie de Toulouse-Lautrec, 1960.
19 Mercure de France, Julien Tanguy, décembre 1908.
20 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
21 Steven Naifeh et Gregory White Smith, Van Gogh, 2009.
22 Victor Merlhès, Paul Gauguin et Vincent Van Gogh, 1989, p 211.
23 Archives de la préfecture de police de Paris, Dossier Pranzini, cote JA 2
24 Voir le Dictionnaire d'argot du XIXème siècle.
25 Jehan Sarrazin, Souvenirs de Montmartre et du quartier latin, 1895
26 Willette, Feu Pierrot, 1919.
27 Ce tableau est aujourd'hui au Museum of art, Baltimore

28 Archives de Paris, cote D1P4 271