mercredi 17 mai 2017

Une biographie d'Étienne Carjat








             
       Les deux portraits de Rimbaud jeune, les seuls que nous ayons de lui, nous les devons à Étienne Carjat. Et pourtant, que sait-on de ce photographe, l'un des grands portraitistes de son temps ? Retracer la vie de Carjat revient à plonger dans le milieu littéraire et artistique du XIXe siècle, pour celui qui fut tout autant photographe que journaliste ou poète, à croiser Baudelaire, Courbet ou Hugo, mais aussi à faire revivre le Paris de cette époque, dans son quotidien comme au cœur de la Commune.
       Cette première biographie s'appuie sur des recherches approfondies pour cerner le personnage au plus près des réalités.


Format : 18x11 cm. 204 pages.
Prix : 14 E + 3 E de frais d'envoi (France).
Vente uniquement par correspondance, commande à : d.courtial@hotmail.fr.





lundi 23 janvier 2017

Le dîner du Bon Bock



Le dîner du Bon Bock est remarquable par sa longévité. Il s'est tenu pendant plus de cinquante ans à partir de 1875. Il rassemblait des poètes, des musiciens, des chansonniers, des peintres qui se réunissaient le deuxième mardi de chaque mois. Il s'interrompait seulement pendant les mois d'été. Il fut suspendu pendant la guerre 1914-18 et reprit ensuite à un rythme bimestriel.
Il avait commencé peu après la fin d'un autre dîner célèbre, celui des Vilains Bonshommes, qui avait débuté en 1866 mais avait été interrompu après un dernier dîner, réduit à un simple punch, pendant le Siège de Paris1. Il avait repris en septembre 1871, avec la présence de Verlaine et Rimbaud, et s'était prolongé en 1873 sous le nom de dîner des Sansonnets (ou Cent sonnets)2.
Il n'y a pas de filiation entre ce dîner et celui du Bon Bock fondé peu après, mais on retrouve bien sûr des convives qui ont participé aux deux dîners : André Gill, Albert Mérat, Étienne Carjat, Charles Monselet, Léon Cladel, Paul Arène, Auguste Creissels,...
L'origine du dîner du Bon Bock a souvent fait l'objet de confusions. Il fut fondé par le graveur Émile Bellot, qui avait servi de modèle pour le tableau Le Bon Bock (1873), et certains ont voulu y voir un rassemblement d'admirateurs de Manet. Pour d'autres, le tableau représentait un « bon patriote d'Alsace »3 et faisait allusion à la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870 ; le dîner aurait été créé dans le même esprit.

Le Bon Bock, Édouard Manet, 1873

Mais Bellot n'était pas alsacien4 et l'histoire du début de ce dîner est très différente. Elle a été racontée par Bellot lui-même dans un premier album publié en 18765. Cet album, où sont reproduits des poèmes, chansons et billets autographes des participants, fut tiré à deux cents exemplaires non mis dans le commerce. Il est aujourd'hui absent des bibliothèques publiques mais j'ai retrouvé un exemplaire.

Album du Bon Bock, 1876

Voici le récit des débuts du dîner :
« Au mois de février 1875, l'ami Cottin vint me trouver et me dit : " J'ai découvert un poète et tragédien d'un immense talent et qui interprète d'une façon merveilleuse les poësies du Grand Victor Hugo ! C'est Monsieur Gambini. Je lui ai promis de le faire entendre par un auditoire d'artistes et de gens de lettres. Je compte sur vous qui avez beaucoup de relations pour lui tenir ma promesse. "
J'acceptai volontiers. Je réunis environ 25 amis et connaissances dans un dîner pique nique qui eut lieu chez Kraautemer. Nous entendîmes Mr Gambini d'abord puis nos amis Étienne Carjat, J. Gros, Adrien Dézamy, etc.
Ces messieurs complétèrent si brillamment notre soirée qu'il fut décidé à l'unanimité qu'on recommencerait chaque mois un dîner analogue. A ce dîner seraient conviés poëtes, musiciens, hommes de lettres, chanteurs. Je fus chargé de l'organisation de cette petite fête et comme c'était le rêve de ma vie de réunir d'anciens camarades, je n'eus garde de refuser et je poursuivis cette bonne idée. Cottin et René Tener voulurent bien m'aider dans cette joyeuse tâche et surtout mon vieil ami Carjat. Le mois de mars suivant commença notre 1er dîner mensuel ! Je préférai ce titre à tout autre parce qu'il n'engageait à rien. Mais en-dehors de moi et en considération du tableau qu'Édouard Manet a fait d'après moi (le bon Bock) ce titre prévalut et fut consacré par une Revue que Charles Vincent composa et chanta au dîner de septembre 75. Cette Revue du Bon Bock eut un immense succès, de là la dénomination actuelle de nos dîners.
(…). D'un commun accord nous évitons les discussions politiques qui entraînent souvent la désunion.
Merci donc à vous tous, mes joyeux compagnons, merci de votre concours pour avoir réalisé à nos agapes la rayonnante devise Républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ! Et que cet album, auquel chacun de nous a participé, nous rappelle à l'avenir quand nous en feuilletterons les pages que le gai savoir tenait encore sa place dans un coin du Grand Paris pendant nos luttes politiques de 1876. »
C'est donc après près d'un an d'existence et contre l'avis de son fondateur, que le dîner du Bon Bock prit ce nom. La Revue du Bon Bock évoquée par Bellot était une chanson dont le texte est publié dans ce premier album. On y trouve aussi un billet autographe de Manet annonçant sa participation.

Album du Bon Bock, 1876

Quant à Leone Gambini qui est à l'origine du premier dîner, on apprendra plus tard qu'il s'appelait en réalité Léon Gambin.
Au cours des premières années, le nombre des convives augmenta rapidement et il fallut plusieurs fois changer de restaurant pour des salles toujours plus grandes.
Le premier était en fait un pique-nique chez Krauteimer, un marchand de vin du boulevard Rochechouart. Dès le troisième dîner, il y avait une soixantaine de participants6 et l'on se rendit au restaurant le Grand Turc, 12 boulevard Ornano (actuel boulevard Barbès). Peu après, en juillet 1875, on se retrouva chez Matte7, un restaurant attenant à la salle du célèbre bal de la Boule Noire. Quatre ans plus tard, le dîner rassemblait plus d'une centaine de personnes et dut se déplacer à nouveau aux Vendanges de Bourgogne, rue de Jessaint. Il y restera pendant près de dix ans avant de s'installer chez Vantier8 jusqu'au début du vingtième siècle.

Invitation au 44ème dîner, 1878, André Gill

Le dîner était mensuel et fut présidé par Bellot jusqu'à sa mort puis une présidence tournante fut instaurée. Le menu était immuable, soupe aux choux et gigot. Après le repas, le président agitait son grelot et prononçait un discours humoristique. Puis des participants récitaient des vers, interprétaient des chansons ou jouaient du piano.
Dix ans après la fondation du dîner, en 1885, Bellot fonda un journal, sans lien avec le dîner, intitulé : Le Bon Bock : écho des brasseries françaises. Il se lança alors dans un vibrant plaidoyer pour la bière made in France, contre la bière allemande accusée de tous les maux. Le premier numéro précisait le but du journal : « Combattre l'invasion de la bière allemande en préconisant la consommation des bières françaises. C'est donc une lutte mais une lutte pacifique. (…) Ce sont donc, à défaut de balles, par les bières allemandes que nos estomacs sont aujourd'hui visés ; puisqu'au lieu d'être naturelles et de jouir, comme autrefois, de propriétés hygiéniques, elles subissent la sophistication la plus criminelle. »
Dans les numéros suivants, il dénonçait les méfaits de la bière allemande pour la santé, notamment parce qu'elle contenait de l'acide salicylique9.

Émile Bellot par Alfred Le Petit, 1883

Cette revue hebdomadaire n'aura qu'une existence éphémère, Bellot étant tombé malade après quelques numéros. Il est mort peu après mais le dîner lui a survécu.
En 1925, le dîner existait toujours et on célébra le cinquantenaire, présidé par le chansonnier Xavier Privas. A cette occasion, les femmes furent admises pour la première fois. Il y eut quelques articles dans la presse.


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1 Une invitation à ce dîner, qui eut lieu dans les locaux d'Étienne Carjat, figure dans la collection Thibault, BNF Estampes et photographie, LI-243-4, boîte XLII.
2 Voir la thèse de Michael Pakenham, La Renaissance littéraire et artistique, 1996.
3 Jules Claretie dans sa revue du Salon de 1873, cité dans The Spirit of Montmartre, 1996.
4 Émile Bellot était parisien. Né à Paris (6ème) le 6 janvier 1831, il est mort le 1er février 1886 à la Maison Dubois (actuel Hôpital Fernand-Widal) dans le 10ème arrondissement.
5 Par la suite, deux autres albums furent publiés en 1878 et 1884.
6 Léon Maillard, Les Menus et programmes illustrés, 1898.
7 Au 124 boulevard Rochechouart, à l'angle du boulevard et de la rue des Martyrs.
8 Au 8 Avenue de Clichy.
9 Rappelons que l'acide salicylique est le composant actif de l'aspirine.

vendredi 30 septembre 2016

Le séjour de Rimbaud à Paris (suite)


L'hôtel des Zutistes
Après avoir quitté la chambre louée par Banville, Rimbaud allait trouver refuge à l’Hôtel des Étrangers, siège du cercle zutiste. Le cercle zutiste avait été créé peu avant à l’initiative de Charles Cros. Il rassemblait des parnassiens et quelques artistes comme André Gill ou le poète et musicien Cabaner qui en était le gérant. Les Zutistes tenaient un album où chacun pouvait écrire. Il n’était pas destiné à publication mais il fut conservé et publié plus tard. On y trouve de nombreuses contributions de Rimbaud.1
Ernest Delahaye a donné une description de l'endroit où se retrouvaient les Zutistes. En compagnie de Verlaine, il y était allé voir Rimbaud lors d’une visite à Paris : « Là se trouve un hôtel qui portait - porte encore aujourd’hui – sur son balcon cette inscription : Hôtel des Étrangers. Une grande salle de l’entresol avait été louée par des gens de lettres, peintres, musiciens, fraction du Tout Paris artiste pour y être chez eux, entre eux, et causer à leur aise des choses qui les intéressaient. (…) Rimbaud dormait sur une banquette. Il se réveilla à notre arrivée, se frotta les yeux en faisant la grimace, nous dit qu’il avait prix du hachisch. »2
Cet hôtel se trouvait au 2 rue Racine3. Une petite polémique eut lieu parmi les biographes de Rimbaud car un dessin figurant dans l'Album laisse croire que la pièce des Zutistes était au troisième étage alors que Delahaye la situait à l'entresol. D'après le descriptif figurant au calepin de la rue Racine, il n’y avait pas de grande pièce au troisième étage. La salle de réunion était plus probablement une des boutiques du rez-de-chaussée qui communiquait par un escalier intérieur avec l'entresol.


Dessin figurant dans l'Album zutique



Archives de Paris, calepin de la rue Racine, D1P4 926


Rimbaud devra quitter cet hôtel en décembre, peut-être après avoir fait une mauvaise blague à Cabaner dont il s'est vanté lui-même auprès de Delahaye, qui l'a rapportée : «La plupart des anecdotes sur les frasques de Rimbaud doivent n’être acceptées que sous réserve. Il ne faut pas oublier la préoccupation puérile (il avait seize ans) qu’il a eue quelques temps de se poser en « monstre » (si monstre il est, c’est intellectuellement) de courir au-devant de l’horreur et du mépris. Ainsi, l’histoire du lait de Cabaner. Voici à peu près comment Rimbaud me racontait cela, pendant le séjour de quelques mois qu’il fit à Charleville – retour de Paris, en 1872 : 
C’est embêtant, j’ai maintenant une sale réputation à Paris. Causes : les blagues des camarades et aussi les miennes d’ailleurs. Je me suis amusé – c’était bête – de me faire passer pour un ignoble cochon. On m’a pris au mot. Ainsi, je raconte un jour que je suis entré dans la chambre de Cabaner absent, que j’ai découvert une tasse de lait apprêtée pour lui, que je me suis b… dessus et que j’ai éj… dedans. On rigole et puis on va raconter la chose comme vraie…»4
Mais c'est plutôt par crainte d'un contrôle fiscal, selon Delahaye, que les Zutistes ont quitté cette salle. Dans ce cas, ils en sont partis avant le premier janvier.

La chambre rue Campagne-Première
A nouveau, les bienfaiteurs de Rimbaud ont dû intervenir. C’est Verlaine qui loua une chambre rue Campagne-Première, dans le quatorzième arrondissement, que Rimbaud occupa du début janvier à la fin mars 1872, avant de regagner Charleville.
On sait que le dessinateur Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, a habité avec Rimbaud cette chambre de la rue Campagne-Première. Jean-Jacques Lefrère a cité divers témoignages à ce sujet, dont celui du marchand de tableau René Gimpel. Il avait dit un jour à Forain qu'il avait appris qu'il avait connu Rimbaud : « Ah mais très bien me répond-il, si bien que j’ai logé deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. Nous avions un pot d’eau grand comme un verre presque trop grand pour lui. Moi, j’allais me laver dans la cour et je me mettais comme au régiment nu jusqu’à la ceinture. Notre vie inquiétait le concierge et, tandis que je ruisselais d'eau, il vint un jour engager la conversation et me demanda ce que je faisais. Je lui répondis que je dessinais. »5
Nous avons aussi le témoignage de l’abbé Mugnier, dans son journal : «Vers 1872, Forain habitait rue Campagne-Première avec Rimbaud ; ils y couchaient dans des lits hasardeux. Forain avait pris la paillasse et Rimbaud le matelas. »6


Jean-Louis Forain par Nadar, BNF


L'abbé Mugnier a aussi publié dans son journal, à la date de 1935, une lettre du peintre Jolibois, surnommé La Pomme, adressée à la veuve Forain. Son témoignage est tardif, après la mort de Forain en 1931, et peu fiable : « Quant à Rimbaud, quand je l’ai connu, il arrivait de Charleville, son pays natal, ayant fait le voyage dans un bateau de charbon par les canaux. Il logeait rue Campagne-Première au dépôt des petites voitures dont l’immeuble était habité presque exclusivement par des cochers. Il avait là une chambre assez vaste qui paraissait d’autant plus vaste qu’il n’y avait pas de meubles. Dans une encoignure une paillasse avec des couvertures de cheval, une chaise en paille, une table en bois blanc avec dessus quelques papiers et une bougie fichée dans un pot à moutarde. C’était tout. »
C'était la Compagnie Générale des Voitures de Paris qui occupait un vaste terrain7 à l’angle du boulevard d'Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Il y avait là des écuries pour plus de sept cents chevaux et l'on peut imaginer l'ambiance et l'odeur.

Archives de Paris, calepin du Boulevard d'Enfer, D1P4 380


Verlaine a décrit cette chambre, un « garni », dans un poème Le Poète et la Muse, dont le manuscrit est accompagné d’une mention « A propos d’une chambre rue Campagne-Première »8:

La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
Ô pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?
La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?

Jolibois fut le premier a indiqué une adresse pour cette chambre. Il désigne un petit immeuble de deux étages dans un angle de ce terrain, mais ce n'est probablement pas là que se trouvait la chambre de Rimbaud.
Pourtant, Pierre Petitfils indiquera lui aussi cette localisation en apportant des précisions :
« C’est ainsi que vers le 15 ou le 20 novembre, Rimbaud eut pour domicile une mansarde dans le comble d’un vague hôtel de l’angle du boulevard d’Enfer (Raspail) et de la rue Campagne-Première, en face du cimetière Montparnasse. Au rez-de-chaussée se trouvait une boutique « Vins et boulangerie » tenue par un certain Trépied ; la clientèle était surtout composée de cochers d’omnibus dont le dépôt était voisin.»9
Il cite aussi l'article d'une journaliste qui était venue enquêter sur place en 1936, où un vieil artisan témoignait à propos de la boutique du marchand de vin : « C’est là que j’ai vu Rimbaud et Verlaine, le premier tout jeunet, l’autre avec quelque chose de pur et de démoniaque, qui restaient des quarts d’heure sans parler devant quelque boisson, puis s’en allaient bras dessus bras dessous, le long de cette rue Campagne-Première. »10
Verlaine et Rimbaud fréquentaient donc ce bistrot mais rien n'indique que la chambre se trouvait dans le même immeuble. La boutique du marchand de vin occupait tout le rez-de-chaussée de ce petit pavillon de deux étages. Il y avait une salle de billard au premier étage et six chambres à louer au deuxième, qui d'ailleurs n'étaient pas mansardées, contrairement à la description qu'en donne Petitfils.

A gauche, l'immeuble à l'angle avec le boulevard d'Enfer


Ce pavillon, implanté sur une vaste enceinte abritant des centaines de chevaux, ne correspond pas non plus à la description de Forain qui allait se « laver dans la cour » de l'immeuble.
Quant à Lefrère, il situe l'immeuble « au croisement » des boulevards d’Enfer (Raspail), de Montrouge (Edgard Quinet) et de la rue Campagne-Première, mais c'est impossible car ces trois voies n'ont pas d'intersection commune.
Il n’y avait qu’un seul immeuble proposant des garnis à louer dans cette partie de la rue Campagne-Première, c’était au numéro 27, en face de la Compagnie des Voitures. Ce bâtiment avait quatre étages et les garnis, donnant sur la rue ou sur une cour, occupaient les trois derniers. C’est probablement là qu’a vécu Rimbaud pendant cette période.
A quelques mois près, il aurait d’ailleurs pu croiser Jules Vallès. Celui-ci s’était caché dans un immeuble voisin après la Commune, jusqu’en juin 1871 avant de pouvoir gagner Londres, comme il l’a raconté plus tard. Il était hébergé par le sculpteur Auguste Roubaud qui avait un grand atelier au 21 de la rue Campagne Première.

L'atelier de Jolibois
Forain, après avoir quitté la chambre de la rue Campagne-Première, habitera quelque temps le Quai d'Anjou puis s’installera dans l’atelier du peintre Jolibois. Rimbaud fréquentait alors cet atelier de Jolibois, où il fit la connaissance de Jean Richepin. Celui-ci a livré plus tard ce récit :
«Nous nous retrouvions, Nouveau et moi, assez fréquemment, avec Ponchon, Forain, Mercier, Cretz – peintre alsacien qui avait failli être fusillé au lendemain de la Commune pour sa ressemblance avec Félix Pyat – dans l'atelier, sis rue Saint Jacques, d'un vague peintre nommé Jolibois. (…) C'est chez Jolibois que je rencontrai Rimbaud pour la première fois. Une allure gauche de paysan, de grandes mains et de grands pieds, des cheveux en chaume mais des yeux d'ange, des yeux inoubliables. Bon poète et mieux que bon, mais quel mauvais coucheur ! (…) Dans l’atelier de Jolibois, on disait aussi des vers, mais ils n’étaient jamais signés Carjat ! Et ils trouvaient grâce devant Rimbaud, fort chatouilleux sur le chapitre. »11
Il fait ici allusion à « l'incident Carjat » : Rimbaud avait blessé Carjat avec une canne-épée lors du dîner des Vilains Bonshommes du 2 mars.
Cet atelier était donc rue Saint-Jacques en mars 1872, peu après l’incident Carjat. Pourtant, selon Lefrère qui a négligé ce témoignage de Richepin, l'atelier de Jolibois était à cette période au 22, rue Monsieur-le-Prince. Il cite pour cela la lettre que Jolibois avait adressé à la veuve Forain, dans laquelle il a livré un témoignage tardif, vers la fin de sa vie, et sa mémoire était alors sans doute défaillante.
Il dit d'abord qu'il a rencontré Forain tout de suite après la Commune et poursuit : «  Forain et moi avons habité tour à tour la rue de Rennes, le passage Stanislas, la rue Monsieur-le-Prince n° 22 et la rue Saint-Jacques. La maison de la rue Monsieur-le-Prince avait abrité Daumier trente ans auparavant. » Il confond ici, probablement, deux dessinateurs, Honoré Daumier qui n'a jamais habité cet immeuble et Gustave Doré qui y a vécu de 1857 à 1864.
Il décrit ensuite un séjour à la campagne avec Forain « vers la fin de l’hiver » puis le retour à Paris à la fin de l’été 1872 et poursuit : «  J’ai loué alors un atelier (atelier est peut-être un peu prétentieux), une vaste pièce dans un immeuble modeste rue Saint Jacques tout en haut de la rue, près du boulevard de Port Royal, quartier populeux où on pouvait manger des cornets de pommes frites dans la rue sans se faire remarquer. Nous habitions là à trois, Ponchon, Forain et moi. (…) Je crois me souvenir que c’est à ce moment-là que Forain est allé habiter l’hôtel de Lauzun sur le quai d’Anjou. 1873 est venu, départ pour le régiment où il est allé faire un an de service. »
Selon ce récit, il a d'abord vécu rue Monsieur-le-Prince avant de s'installer rue Saint-Jacques à la fin de l'été 1872. Pourtant le calepin de la rue Monsieur-le-Prince prouve sa présence au premier janvier 1873. Jolibois a donc inversé l'ordre chronologique des deux ateliers et c'est bien celui de la rue Saint-Jacques qu'a connu Rimbaud.

Archives de Paris, 22 rue Monsieur-le-Prince, D1P4 744


Il a déménagé l'année suivante, remplacé par Luigi Loir et Georges Lorin qui en ont donné un récit, mais Forain est resté à cette adresse qu'il donne encore pendant son service militaire en 187412.
Richepin a entretenu ensuite une correspondance avec Rimbaud qu'il a malheureusement perdue, ainsi qu'un « cahier d'expression » qu'il lui avait donné : « Par la suite, je fus en correspondance avec Rimbaud ; mais ses lettres, si curieuses et dont plusieurs étaient illustrées d'amusants dessins à la plume, – comme celles de Verlaine et de Nouveau, – ses lettres ont disparu de mes papiers ; de même un « cahier d'expressions » où il notait les mots rares, des fusées de rimes, des schémas d'idées et qu'il m'avait donné. »

Le retour à Charleville
Vers la fin du mois de mars, Mathilde Mauté adressa à Verlaine une demande de séparation de corps. Il retourna alors rue Nicolet tandis que Rimbaud rentrait à Charleville. Il se chargea de déménager les affaires que celui-ci avait laissé avec l'aide de Forain et lui écrivit le 2 avril : « Gavroche et moi nous sommes occupés aujourd’hui de ton déménagement. Tes frusques, gravures et moindres meubles sont en sécurité. En outre, tu es locataire rue Campe jusqu’au 8. »13
Rimbaud rejoindra à nouveau Verlaine à Paris un mois plus tard en mai 1872. Il logera d'abord dans une chambre d'hôtel de la rue Monsieur-le-Prince au mois de mai, puis en juin à l'hôtel Cluny où il écrira la célèbre lettre de «Parmerde. Jumphe 72».
Puis au début juillet, Rimbaud et Verlaine partirent pour la Belgique.


1 Album zutique. Introduction, notes et commentaires de Pascal Pia, 1961.
2 Ernest Delahaye, Souvenirs familiers, 1925.
3 L'immeuble existe toujours, à l'angle de la rue Racine et de la rue de l'École de Médecine.
4 Le Bateau ivre n°13, Septembre 1954. Numéro spécial du Centenaire.
5 Jean-Jacques Lefrère, Rimbaud, 2001, p 393.
6 Arthur Mugnier, Journal : 1879-1939, 1985.
7 Au 35/43 Boulevard d'Enfer.
8 Paul Verlaine, Romances sans paroles suivi de Cellulairement.
9 Pierre Petitfils, Rimbaud, 1982.
10 Petitfils indiquait en note que cet article est paru dans Le Miroir du monde en 1936. Je ne l'ai pas retrouvé dans cette revue.
11 Revue de France, 1er janvier 1927.
12 Archives de Paris, D4R1 130, n° 2380-397
13 Paul Verlaine, Correspondance générale, publiée par Michael Pakenham, 2005.

dimanche 4 septembre 2016

Le séjour de Rimbaud à Paris




Arthur Rimbaud a séjourné à Paris du mois de septembre 1871 au début mars 1872 puis en mai-juin de cette même année. Auparavant, il avait déjà fait deux brefs voyages à Paris depuis sa ville natale de Charleville.
Les nombreuses biographies de Rimbaud ont décrit ce séjour dans la capitale avec plus ou moins de précisions. La plus récente et la plus complète a été publiée en 2001 par Jean-Jacques Lefrère, décédé l'an dernier. Le séjour de Rimbaud à Paris y est décrit avec beaucoup de détails et occupe plus d'une centaine de pages. Ce récit comporte néanmoins quelques erreurs ou approximations.

Les deux premières fugues

Rimbaud avait pris le train une première fois pour Paris à la fin août 1870, il avait alors seize ans. Il avait voyagé sans billet et avait été arrêté à l'arrivée à Paris. Après quelques jours passés en prison, il avait été renvoyé à Charleville.
Il reviendra fin février–début mars 1871 pour un bref séjour d'une quinzaine de jours. On ignore où il a logé durant ces quinze jours mais selon plusieurs témoignages1, il s'est présenté à l’improviste chez le caricaturiste André Gill.
Cet épisode a été confirmé notamment par son ami d’enfance Ernest Delahaye2 et par Verlaine dans Les Hommes d’aujourd’hui : « A son premier voyage, il avait effarouché le naïf André Gill. ». André Gill, de son véritable nom Louis Gosset de Luynes, était déjà un caricaturiste reconnu à l'époque. Il avait publié ses caricatures dans La Lune jusqu'à son interdiction en 1868 puis dans L'Éclipse qui avait pris la suite.

L'Éclipse, dessin de Gill, 8 octobre 1871
André Gill par  Carjat, Musée Carnavalet



















       Pour Lefrère, qui décrit l’endroit en détail, Rimbaud s’est présenté à l’adresse où Gill avait son atelier 89 rue d’Enfer (actuelle rue Henri Barbusse). Mais ce n’est pas la bonne adresse, Gill ne s’étant installé rue d’Enfer qu’à partir de 1874 comme le montre les documents des Archives de Paris. Il n'y avait pas de véritable cadastre à Paris à cette époque mais des « calepins » qui donnaient un descriptif des immeubles avec le nom des locataires au 1er janvier de chaque année, pour calculer notamment le montant de la « contribution mobilière » et de la patente éventuelle.

Archives de Paris, calepin de la rue d'Enfer, D1P4380

Son biographe Charles Fontanes indique qu’à cette période « entre la guerre et la Commune » (donc en février-mars 1871) l’atelier de Gill était au 13 Boulevard Saint Germain3. Cette adresse est confirmée par Étienne Carjat, qui fut caricaturiste avant d'être photographe, et était un ami de Gill. Gill avait participé à la Commune en tant que membre de la Fédération des Artistes et avait dû se cacher dans Paris à la fin de la Semaine sanglante, pendant plusieurs mois. Carjat a raconté plus tard sa cavale dans Le Journal en 1895. Il fut notamment hébergé par le dessinateur Félix Régamey puis par le tapissier Lapierre, près de la rue Notre-Dame de Lorette où Carjat avait son atelier. Il précise que Gill avait regagné son atelier « boulevard Saint Germain » au mois d'octobre 1871.

La rencontre avec Verlaine, rue Nicolet

Quelques mois plus tard, dans la deuxième quinzaine de septembre 1871, Rimbaud revient à Paris à l'invitation de Verlaine. Il lui avait auparavant envoyé des poèmes et lui avait fait part de son souhait de venir à Paris, en précisant qu'il était « sans ressources ». Il est attendu à la Gare de l’Est par Verlaine et le poète et inventeur Charles Cros, mais ils vont le manquer. Rimbaud se rendra seul au domicile de Verlaine, qui vivait avec sa femme Mathilde née Mauté chez ses beaux-parents au 14 rue Nicolet, où Verlaine et Cros vont le retrouver un peu plus tard.
Il logera quelques jours rue Nicolet puis va bénéficier d’une hospitalité « circulaire » selon l’expression de Verlaine de la part de quelques poètes parnassiens qui vont s’efforcer de l’héberger et d’assurer sa subsistance.
L’épouse de Verlaine a raconté plus tard l’arrivée de Rimbaud : « Mon mari était allé l’attendre à la gare. Il le trouva en rentrant à la maison, dans le petit salon où ma mère et moi l’avions fort bien accueilli. C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de le timidité. Il était arrivé sans aucun bagage, pas même une valise, ni linge, ni vêtements, autres que ceux qu’il avait sur lui. Il dîna avec nous, parla peu, puis monta se coucher, disant que le voyage l’avait fatigué. »4 Verlaine a lui aussi raconté cette première rencontre : « nous le trouvâmes causant tranquillement avec ma belle-mère et ma femme dans le salon de la petite maison de mon beau-père, rue Nicolet, sous la Butte. (…) On dîna. Notre hôte fit honneur surtout à la soupe et pendant le repas resta plutôt taciturne, ne répondant que peu à Cros qui peut-être ce premier soir-là se montrait un peu bien interrogeant (…) lui demandant en quelque sorte compte de la "genèse" de ses poèmes. L'autre, que je n'ai jamais connu beau causeur, ni même très communicatif en général, ne répondait guère que par monosyllabes plutôt ennuyés.»5
La maison des Mauté avait deux étages, le deuxième était mansardé. Les parents de Mathilde occupaient le premier et le couple Verlaine le deuxième. Rimbaud fut logé dans une chambre du deuxième. On connaît une photo de cette maison à l'époque. Le calepin de la rue Nicolet donne la description de l'intérieur. Les mentions Paf (Pièce à feu) et Psf indiquent les pièces pourvues ou non d'un moyen de chauffage.

Archives de Paris, rue Nicolet, D1P4800
14 rue Nicolet, vers 1870

Cette maison existe toujours mais elle a fait l'objet d'importantes modifications en 18916. Seule la structure du rez-de-chaussée et du premier étage a été conservée et une nouvelle construction a été édifiée autour. Elle a aujourd'hui quatre étages.
Rimbaud devra quitter la rue Nicolet pour des raisons qui ont été indiquées par Mathilde et Verlaine. D’après Mathilde, il avait cassé volontairement plusieurs objets et « commis des indélicatesses ».
Verlaine a fait aussi allusion à des excentricités de Rimbaud  qui avaient amenées sa belle-mère a demander son départ : « D’autres excentricités de ce genre, d’autres encore, ces dernières entachées, je le crains, de quelque malice sournoise et pince-sans-rire, donnèrent à réfléchir à ma belle-mère »7.
On peut dater, par recoupements, le départ de Rimbaud de la rue Nicolet entre le 7 et le 18 octobre.8
Quelques jours avant, Rimbaud avait été présenté aux parnassiens qui se réunissaient chaque mois pour les dîners des « Vilains Bonshommes ». C'était lors du dîner du 30 septembre.

Chez Charles Cros, rue Séguier.

Après son séjour rue Nicolet, Rimbaud va être hébergé par Charles Cros, qui était venu l’accueillir avec Verlaine à la gare de l’Est. C'était un poète parnassien mais aussi un scientifique. Il est notamment l’inventeur du phonographe un peu avant Edison et s’est livré à des recherches sur la photographie en couleurs pendant vingt ans. Il s'est aussi intéressé à la synthèse des pierres précieuses. Pour ses recherches, il avait le soutien financier de mécènes comme le duc de Chaulnes ou le comte de Chousy.

Charles Cros par Nadar, BNF

       Charles Cros n’avait pas de domicile fixe à l’époque mais en octobre 1871, il avait loué pour quelques temps un appartement au 13 rue Séguier. Il a indiqué dans une lettre du 6 novembre, qui fut longtemps conservée par le libraire et collectionneur Pierre Bérès, qu'il avait hébergé Rimbaud « pendant la moitié du mois dernier » probablement la deuxième moitié. Pierre Bérès a longtemps refusé de laisser publier le contenu de cette lettre. Elle a finalement été publiée en 2011.9
« Rien n’est beaucoup changé ici depuis lors ; sauf que je suis établi charbonnier agglomérateur rue Séguier 13. J’ai loué là, à la faveur de Chousy un appartement où j’ai mis quelques bibelots.
Pendant la moitié du mois dernier j’ai logé Arthur Rimbaud, je le nourrissais à mes frais, ce qui m’a fort mis en retard pour l’instant. Aussi j’ai imaginé de faire à quelques uns du groupe, une petite rente à ce nourrisson des muses. Banville a apporté chez moi pour ledit Rimbaud des lit, matelas, couverture, draps, toilette, cuvette, etc, etc. Puis Camille, Verlaine, Blémont et moi nous donnons chacun quinze francs par mois et je vous demande si vous pouvez en être avec nous. La souscription a commencé à partir du 1er novembre. Je regrette de n’avoir pas de ses vers à vous envoyer mais je suis sûr que vous les trouverez beau. Les vers de Mallarmé vous en donneront une vague idée. »
La boutique du charbonnier était au rez-de-chaussée du 13 rue Séguier. Elle était louée au nom de Ginisty. J'ignore s'il était parent de l'écrivain et journaliste Paul Ginisty qui fut ensuite un voisin de Théodore de Banville.10

Archives de Paris, calepin de la rue Séguier, D1P41089

         L'appartement cité par Cros a sans doute été loué pour une courte période car on ne trouve ni Chousy ni Cros parmi les noms des locataires. Selon Jean-Jacques Lefrère, il devait être « assez spacieux car il était à la fois un atelier pour le peintre [Michel Eudes], un laboratoire pour le chercheur et un asile de nuit occasionnel pour les camarades sans gîte. » Gustave Khan a décrit au contraire un petit appartement: « Cros hébergea Rimbaud, dans les premiers temps de son arrivée à Paris, dans son étroit logis de la rue Séguier. »11
Cros ne dit pas pour quelle raison il mit Rimbaud à la porte. Pour Gustave Kahn, il avait chez lui les numéros de la revue L'Artiste qui avait publié ses poèmes et il s'aperçut un jour que des pages avaient été déchirées. « Rimbaud se targua de les avoir lacérées, et non par admiration et pour les posséder. Il les avaient affectées à différents usages familiers ! Cros se fâcha ! Qui n'eut fait de même ? »
Louis Marsolleau a donné une autre version : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s'apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalisation dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »12

Selon Verlaine, c'est aussi au cours de ce mois d'octobre qu'il conduisit Rimbaud se faire photographier chez Étienne Carjat. L'atelier était au 10 rue Notre Dame de Lorette, au centre d'une cour. On peut le voir encore aujourd'hui, les lieux n'ont guère changé.

A nouveau chez Gill ?

Au début novembre, Rimbaud se serait à nouveau rendu chez André Gill qui l'aurait alors hébergé quelques jours. A ma connaissance, le colonel Godchot est le seul parmi les biographes de Rimbaud, avec Lefrère qui reprend le même argument, à avoir mentionné un second passage chez le caricaturiste. La seule preuve qu'il avance n'est guère convaincante : c'est une citation du roman à clefs de Félicien Champsaur, Dinah Samuel, qui décrit l'arrivée de Rimbaud chez Gill « un matin de printemps ».

Chez Banville, rue de Buci

Les amis poètes parnassiens de Rimbaud vont lui chercher un nouveau point de chute en s'adressant à l'un d'entre eux, Théodore de Banville. Rimbaud lui avait envoyé quelques-uns de ses poèmes en mai 1870.
Banville habitait alors au 10 rue de Buci, une maison ou un appartement selon les divers témoignages. Il s'agissait en fait d'un immeuble de cinq étages avec des chambres mansardées au cinquième. C'est madame de Banville qui s'est chargée de louer une de ces chambre et de la meubler pour accueillir Rimbaud.

 
Théodore de Banville par Nadar, BNF

Archives de Paris, calepin de la rue de Buci, D1P4169


       Jean-Jacques Lefrère donne plus de détails. Il indique que Banville vivait en concubinage avec Elisabeth Rochegrosse et précise dans une note qu'il habitait au premier étage et que sa compagne, épouse de Jules Rochegrosse, vivait au deuxième « pour sauvegarder les apparences ».
En réalité, Banville vivait depuis longtemps avec Elisabeth Rochegrosse et son fils Georges, qui sera plus tard un peintre reconnu. Ils étaient installés rue de Buci dans un appartement de trois pièces au deuxième étage, depuis 1869. Edmond de Goncourt a raconté un dîner chez le couple dans son journal en août 1870 où il décrit un intérieur bourgeois et « un bohème vieillissant ».
Raymond Lacroix, le biographe de Banville, cite un rapport de police le concernant, daté de 1873, précisant qu'il « vit en concubinage, depuis une quinzaine d'années, avec une femme mariée, de laquelle il a eu un fils âgé aujourd'hui de quatorze ans. »
Banville mit Rimbaud à la porte au bout de quelques jours. Selon Mallarmé, qui le tenait de Banville, il était apparu nu à la fenêtre de la mansarde donnant sur la cour, « lançant par-dessus les tuiles du toit, peut-être pour qu'ils disparussent avec les derniers rayons du soleil, des lambeaux de vêtement. »13

Il logera ensuite à l’Hôtel des Étrangers, puis dans une chambre de la rue Campagne Première, séjour qui fera l'objet d'un prochain article.




1  Lefrère cite ceux de Lepelletier en 1907 et Darzens en 1892.
2   Ernest Delahaye, Rimbaud, l'artiste et l'être moral, 1923.
3  Charles Fontane, Un maître de la caricature : André Gill, 1927.
4   Ex-madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, 1935.
Œuvres complètes de Paul Verlaine, Club du meilleur livre 2, 1959, p 1290.
6   Archives de Paris, VO11/2381.
7   Œuvres complètes de Paul Verlaine, Club du meilleur livre 2, 1959, p 1291.
8   Voir Bernard Teyssèdre, Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, 2011.
9   Par Jean-Jacques Lefrère, dans la préface du livre de Teyssèdre.
10  Voir l'article de Ginisty dans L'Écho de Paris du 8 février 1930.
11 Gustave Kahn, Silhouettes littéraires, 1925, p 40.
12 Cité par Louis Forestier, Charles Cros, l'homme et l’œuvre, 1969, p 99.
13 Cité par Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001, p 357.