mardi 3 mai 2016

Van Gogh à Paris

La Segatori et son Tambourin

 

 

Corot, Agostina, 1866.
Van Gogh, Autoportrait, 1887.


          Vincent Van Gogh arrive à Paris à la fin février 1886, à l'âge de trente-trois ans. Il avait passé auparavant deux ans à Nuenen aux Pays-Bas. Puis après un bref passage à Anvers, il a décidé de rejoindre son frère Théo qui vit à Paris. La ville ne lui est pas inconnue, il y avait fait un premier séjour en 1875 où il travaillait comme employé de la galerie Goupil.
Théo va l'accueillir et l'héberger chez lui, dans un premier temps rue Laval (actuelle rue Victor Massé), mais le logement étant très exigu, ils vont déménager rapidement pour s'installer sur la Butte Montmartre, au 54 rue Lepic.

Montmartre en ce temps-là (1886)
Montmartre vit alors ses grandes heures, le quartier abrite des écrivains et des artistes. Le café de la Nouvelle Athènes, sur la place Pigalle, est le rendez-vous des impressionnistes, on peut y voir Renoir ou Degas. A quelques pas de là, le café du Rat Mort, où Rimbaud a blessé Verlaine d'un coup de couteau en 1872, est toujours en activité. Le soir, on se retrouve dans des cabarets comme le célèbre Chat Noir, le Lapin Agile ou encore le Divan Japonais.
Aristide Bruant, après avoir fait le bonheur du Chat Noir, triomphe en son nouveau cabaret Le Mirliton où il « engueule le public ». A un nouveau client qui arrive : « Oh ! la, la ! C'te gueule, c'te binette. Oh ! La, la ! C'te gueule qu'il a !», ou bien au moment d'attaquer une nouvelle chanson : « Je vais vous envoyer A Saint Lazare. Et vous autres, tas de chameaux, tachez, au refrain, de brailler en mesure »1.
La Goulue, déjà célébrée dans la presse et qui sera immortalisée par Toulouse-Lautrec, danse le cancan avec Grille d'Égout2 à l'Elysée-Montmartre et au Moulin de la Galette. Elles se produiront plus tard, avec Valentin le Désossé, au Moulin Rouge, dès son ouverture en 1889.

Toulouse-Lautrec, La Goulue, 1892

Vincent va fréquenter pendant quelques mois l'atelier du peintre Cormon. Il y rencontre Émile Bernard et Louis Anquetin qui deviendront ses amis, ainsi que Toulouse-Lautrec qui fera un portrait de lui. Ils sont les peintres du « Petit Boulevard » comme disait Vincent, par opposition aux impressionnistes exposés boulevard Montmartre chez Boussod et Valadon.

La découverte de l'impressionnisme
Si, durant son séjour parisien, Vincent se prend de passion pour les estampes japonaises, les « crépons » qu'il achète en grande quantité, c'est son frère Théo, employé à la galerie Boussod et Valadon (successeur de Goupil), qui lui fait découvrir les tableaux des impressionnistes. Il va alors changer sa façon de peindre, sa palette va s'éclaircir et devenir très colorée.
                                                               
Van Gogh, Le restaurant La Sirène à Asnières, 1887
Van Gogh, Sortie de 
l'église à Nuenen,1884


          « Son frère le conduisit tout de suite boulevard Montmartre ; et là, il lui présenta les tableaux des Impressionnistes qu'il essayait de vendre, malgré l'opposition de Boussod et Valadon. Quelle révélation ce fut pour Vincent : Monet, Renoir, Sysley, Guillaumin, toute la peinture claire, vibrante, en mouvement par ces hachures qui faisaient comme tourbillonner les couleurs ! Vincent en fut accablé. Puis, ce moment de stupeur passé, il s'indigna quand Théo lui apprit que cette peinture neuve, après avoir chassé tous les bitumes, tous les jus, tous les noirs, ne se vendait pas. (...)
Vincent avait soif de tout voir. En même temps qu'il travaillait rageusement, il courait, pour se reposer, au Musée du Louvre ; et là, il restait des heures, prostré, devant les tableaux d'Eugène Delacroix. Il fallait donc modifier toute sa palette, bannir toutes les couleurs sombres, pour ne garder que des couleurs claires, ardentes.»3
Van Gogh fait la connaissance de Paul Gauguin et d'Armand Guillaumin mais aussi des pointillistes Paul Signac et Georges Seurat. Signac a évoqué cette rencontre en 1923 : « Oui, j'ai connu Van Gogh chez le père Tanguy. Je le rencontrai d'autres fois à Asnières et à Saint Ouen ; on peignait sur les berges ; on déjeunait à la guinguette et on revenait à pied à Paris par les avenues de Saint Ouen et de Clichy. Van Gogh, vêtu d'une cotte bleue de zingueur, avait peint sur les manches des petits points de couleur. Collé tout près de moi, il criait, il gesticulait, brandissant sa grande toile de 30 toute fraîche : et il en polychromait lui-même et les passants. »4
Le Père Tanguy dont il est question est un ancien ouvrier qui tient une boutique rue Clauzel et vend des tubes de couleurs aux peintres. Il expose également les toiles que les post-impressionnistes lui laissent en dépôt, souvent celles de Cézanne, et il exposera aussi celles de Van Gogh, de même que trois autres marchands qui prendront ses tableaux. Malheureusement, ni les marchands ni Van Gogh ne parviennent à vendre ses tableaux ou bien à des prix dérisoires, à des brocanteurs. Dans une correspondance, il se déclare même prêt à les vendre au « prix coûtant ». Vincent vit donc de l'aide de son frère et, n'ayant pas les moyens de payer des modèles, il peint surtout des paysages à Montmartre et à Asnières principalement, ainsi que des natures mortes.

Van Gogh, Le Père Tanguy, 1887


             La Segatori
             C'est probablement au début de 1887 que Van Gogh rencontre Agostina Segatori, ancien modèle de peintres et propriétaire du restaurant Le Tambourin, boulevard de Clichy. Agostina est née en Italie à Ancône en 1841. Elle est probablement arrivée à Paris vers 1860 en même temps que d'autres compatriotes qui venaient chercher du travail comme modèles5. Elle a alors posé pour Corot et probablement Manet et Gérôme, ce dernier étant souvent cité dans les témoignages à l'époque.
On sait peu de choses de la Segatori. Sophie de Juvigny, dans un ouvrage consacré au peintre Édouard Dantan, indique qu'il a eu une « longue relation avec un modèle célèbre Agostina Segatori, de 1872 à 1884 »6. En réalité, cette liaison est plus ancienne. En 1869, Gustave Courbet avait remarqué la belle italienne et avait voulu se renseigner auprès de son ami, le photographe Étienne Carjat, qui lui avait répondu dans une lettre que j'ai retrouvée :
« Mon vieux Gustave,
La petite italienne en question s'appelle Melle Agostina ou si tu aimes mieux en français Augustine. Elle est la maîtresse d'un mien ami le jeune Édouard Dantan, le fils du sculpteur, ce qui fait que je ne puis directement me mêler de cette affaire.
Cependant comme la jolie fille pose chez tous les peintres ayant les moyens de lui payer généreusement ses séances, écris-lui sans façon, de ma part, si tu veux, car je crois que la signora me compte au nombre de ses amis, et traite avec elle cette petite affaire d'atelier.
Si tu veux mieux, prie la de se trouver chez Dinochau, vendredi matin à 11 h sous le prétexte de lui éviter une course – Elle demeure 16 rue Duperré – et si mon faible galoubet peut t'être de quelque utilité pour la décider à poser d'une façon moins officielle, je jouerai mon petit air tout comme un autre, tu n'en doutes pas.
Sur ce, écris à la diva, et à vendredi, à moins de contre-ordre de ta part. (...) »7
De cette liaison avec Dantan est né un fils, Jean-Pierre, en 1873. L'enfant est déclaré de « père non dénommé » et porte le nom de sa mère mais il est représenté sur plusieurs tableaux de Dantan dans les années qui suivent. Pendant cette période, celui-ci offre régulièrement des œuvres à Agostina puis ils vont cesser toute relation à partir de 1884, selon Sophie de Juvigny :
« A cette époque [1883], Agostina Segatori a apparemment renoncé au métier de modèle et tient un bar au 62 Boulevard de Clichy, Le Tambourin, où tout l'ameublement adopte la forme de cet instrument. En mai 1882, Édouard Dantan lui offre une œuvre destinée à décorer ce lieu, un bouc peint sur un tambourin. L'établissement est fréquenté par des écrivains, des peintres et des critiques d'après S. Monneret (L'impressionnisme et son époque).
En 1884, Edouard Dantan désigne Agostina sous le nom de Mme Segatori-Morière, il semble donc qu'elle ait épousé un M. Morière. Malgré cela Édouard Dantan lui offre une autre œuvre destinée à son bar, le portrait d'une Villervillaise, La Mère Catin la Dufay, réalisé à nouveau sur un tambourin. »
En fait, Agostina ne s'est pas mariée cette année-là. Pour une raison inconnue, elle a demandé et obtenu une rectification de l'état civil en invoquant une erreur lors de la déclaration : au moment de la naissance de son fils, elle était déjà mariée à un monsieur Morière qu'elle avait épousé à Rome en 1861 et qui est mort en 18798. Son fils s'appellera désormais Jean-Pierre Morière.

Le café-restaurant Le Tambourin
Lorsque Van Gogh arrive à Paris, Agostina a quarante-cinq ans et elle s'est effectivement reconvertie. Elle a ouvert ce café-restaurant Le Tambourin d'abord au 27, rue de Richelieu en 1883, puis au 62, boulevard de Clichy où l'inauguration eut lieu le 10 avril 1885. Les invitations étaient en forme de poème signé par la patronne. Le dîner a rassemblé une centaine de convives parmi lesquels l'écrivain Charles Monselet, qui présidait, et Étienne Carjat.
Le Tambourin est un café artistique. Le plafond a été décoré par le peintre Subic et tout y est en forme de tambourin : les tables, les tabourets, les plats ainsi que l'enseigne extérieure. Aux murs sont accrochés des tableaux et des tambourins décorés par des peintres.
Jehan Sarrazin, dans ses Souvenirs, en a donné une description :
« Augusta, une superbe fille, aux formes plantureuses, l'éloquence de la Chair, avait été longtemps le modèle préféré des peintres en renom, c'est pourquoi la pauvre fille s'imaginait qu'elle n'avait qu'à étaler ses formes splendides dans le comptoir pour attirer une clientèle.
La salle était vraiment pittoresque, et surtout très artistique, remplie de peinture de bon aloi, un petit Luxembourg. Aux murs étaient accrochés des tambourins qui alternaient avec des toiles signées des noms les plus estimés de l'école moderne : Français, Clairin, Gérôme, Hagborg, Dantan, Besnard, Barrias, Bogolouboff, Benjamin Constant, etc, etc.
Le service y était fait par de jolies filles costumées en Italiennes. (…)
Le Tambourin n'était pas une vacherie !
Pourtant, détail particulier, on n'y entrait pas avec des chiens !
Qu'on se rassure, ce n'était pas de crainte qu'ils ne mordissent ces dames, c'était à cause de deux levrettes, maigres, étiques, féroces, qui avaient une telle affection pour leur maîtresse qu'elles ne pouvaient tolérer aucun de leurs confrères. »9
Quelques années plus tard, Gustave Coquiot a aussi évoqué Le Tambourin et la Segatori, avec ses lévriers :
« La décoration intérieure offrait des tambourins peints un peu par tout le monde ; de Faverot à J. van Beers ; mais il y avait également des tambourins qui portaient sur leur peau d'âne des vers de poètes : Émile Goudeau, Rodolphe Darzens, etc.
C'était un cabaret et c'était aussi un restaurant ; et je me souviens que la Segattori possédait deux grands lévriers d'un blanc jaune, dont on retrouvait souvent des poils dans le macaroni, servi dans des plats de faïence, en forme de tambourin. »10
Une gravure de l'époque montre l'intérieur qui comportait deux étages, les tableaux étaient accrochés au deuxième. Plus tard, Le Tambourin accueillera également en soirée un concert tzigane.

Dessin de Coll-Toc, 1886

Publicité. La Gazette du bagne, 15-11-1885. BNF Arsenal.
                                
          En novembre 1885, la Segatori fait paraître des publicités dans quelques journaux11. Peu après, en avril 1886, elle vend les tambourins décorés qui ornaient l'établissement à l'Hotel Drouot, signe sans doute des premières difficultés financières.
L'année suivante, Van Gogh fréquente assidûment l'établissement et sa patronne. Il ne fait guère de doute qu'il eut une liaison avec Agostina. Gauguin, qui l'appelait la Sicatore, disait que Vincent avait été « très amoureux».
Bien que l'on ait aucune certitude, c'est probablement elle qui est représentée sur deux portraits peints par Van Gogh. Le premier est réalisé à l'intérieur du Tambourin, elle est attablée devant une bière, une cigarette à la main. La table à la forme d'un tambourin et en arrière-plan on distingue les crépons japonais chers à Vincent, accrochés aux murs. Il daterait du printemps 1887. Le second serait un peu plus tardif, à la fin de la même année.

Van Gogh, A. Segatori au café Tambourin, 1887
Van Gogh, L'italienne, 1887



















            Van Gogh expose au Tambourin
Van Gogh a d'abord décoré les murs du café avec ses crépons japonais. Il a évoqué cette exposition, ainsi qu'une deuxième, dans une lettre à Théo en juillet 1888.
« Moi j'ai toujours espéré étant à Paris avoir une salle d'exposition à moi dans un café, tu sais que cela a raté. L'exposition de crépons que j'ai eu au Tambourin a influencé Bernard et Anquetin joliment, mais cela a été un tel désastre.
Pour la deuxième exposition dans la salle boulevard de Clichy, je regrette moins la peine. Bernard y ayant vendu son premier tableau, Anquetin y ayant vendu une étude, moi ayant fait l'échange avec Gauguin, tous nous avons eu quelques chose.»12
La deuxième exposition dont il parle a dû avoir lieu à la fin de l'année 1887 car la toile donnée en échange par Gauguin a été peinte à la Martinique13 et celui-ci n'est revenu à Paris qu'en novembre 1887. Cette exposition a eu lieu dans « la salle boulevard de Clichy » donc aussi au Tambourin. Par ailleurs, plusieurs témoins14 de l'époque ont mentionné une exposition dans la salle d'un « restaurant populaire de l'avenue de Clichy », sans le nommer.
Les biographies récentes de Van Gogh situent cette exposition au Restaurant du Chalet, 43, avenue de Clichy à la fin 1887, car Vincent fréquentait ce restaurant et il a fait un portrait du Père Tanguy au verso d'un menu. Mais rien ne le prouve, et d'ailleurs ce restaurant était peut-être fermé à cette période, car le patron, Étienne-Lucien Martin, ayant repris l'affaire à la suite de son père en mars 1887, avait plus tard entrepris des travaux pour transformer le restaurant en salle de concert. La réouverture en mars 1888 fut annoncée comme s'il s'agissait d'un nouvel établissement15. Il fit faillite quatre mois plus tard.16
Selon ces biographes, cette exposition serait celle dont parle Van Gogh, où il fit un échange avec Gauguin. Vincent a-t-il pu confondre le boulevard et l'avenue de Clichy dans ce quartier qu'il connaissait bien ? C'est peu probable et il s'agit plutôt d'une autre exposition qu'Émile Bernard a décrite dans un manuscrit peu après, en 1889, cité par John Rewald17. Elle eut lieu en février ou au printemps 1887, et lui-même, ainsi qu'Anquetin, Koning, et peut-être Toulouse-Lautrec18 exposaient aussi. Parmi les toiles de Van Gogh figurait notamment un portrait du Père Tanguy.
Agostina et Vincent se sont brouillés à l'été 1887 et il en parle à ce moment-là dans deux lettres à son frère Théo :
« J'ai été au Tambourin puisque, si je n'y allais pas, on aurait pensé que je n'osais pas.
Alors j'ai dit à la Segatori, que dans cette affaire je ne la jugerais pas, mais que c'était à elle de se juger elle-même.
Que j'avais déchiré le reçu des tableaux, mais qu'elle devait tout rendre.
Que si elle n'était pas pour quelque chose dans ce qui m'est arrivé, elle aurait été me voir le lendemain.
Que puisqu'elle n'est pas venue me voir, je considérais qu'elle savait qu'on me chercherait querelle, mais qu'elle a cherché à m'avertir en me disant « Allez-vous-en » ce que je n'ai pas compris, et d'ailleurs n'aurais peut-être pas voulu comprendre.
Ce à quoi elle a répondu que les tableaux et tout le reste étaient à ma disposition. Elle a maintenu que moi j'avais cherché querelle - ce qui ne m'étonne pas - sachant que si elle prenait parti pour moi, on lui ferait des atrocités. (...)»
Dans une deuxième lettre, « Tu peux être sûr d'une chose, c'est que je ne chercherai plus à travailler pour le Tambourin - je crois aussi que cela passera dans d'autres mains, et certes je ne m'y oppose pas. Pour ce qui est de la Segatori, cela c'est une tout autre affaire, j'ai encore de l'affection pour elle, et j'espère qu'elle en a encore pour moi aussi. Mais maintenant elle est mal prise, elle n'est ni libre ni maîtresse chez elle, surtout elle est souffrante et malade. (…). Remarquez que si en bonne santé et de sang-froid, elle refuserait de me rendre ce qui est à moi, ou me ferait du tort quelconque je ne la ménagerais pas - mais cela ne sera pas nécessaire. Mais je la connais assez bien pour avoir encore confiance en elle. Et remarquez que si elle réussit à maintenir son établissement, au point de vue des affaires je ne lui donnerais pas tort de préférer être la mangeuse et non la mangée. ».
A-t-il pu récupérer ces toiles comme il le souhaitait ou bien la Segatori les a-t-elle gardées puis vendues ? Selon Emile Bernard, elles ont été vendues aux enchères par Agostina19.
Le récit de Coquiot indique au contraire qu'elle les lui a rendues : « C'est chez la Segattori que je vis pour la première fois Vincent. Il était vêtu d'une cotte d'ouvrier ; et il parlait avec véhémence. (…)
En creusant dans toute ma mémoire, je revois cet homme à l'air irascible, braque, et qui était là vraiment comme un peu en-dehors de nous tous.
Mais bientôt, ayant gagné les bonnes grâces de la Segattori, il accrocha aux murs du cabaret un certain nombre de ses tableaux ; et cet ensemble nous causa à tous une irritante surprise. (…) je voulus les revoir un peu plus tard – ces toiles-là et d'autres – chez Tanguy, où elles furent hospitalisées tout à fait quand Vincent – cela devait finir ainsi ! – se fâcha avec la Segattori, déjà aux prises avec un autre amoureux. (…) »20

La fin du Tambourin
Les lettres de Van Gogh à l'été 1887 font état de difficultés pour la Segatori, laissant entendre qu'elle devra peut-être vendre son fond de commerce à ce moment-là, mais elle figure encore au registre du commerce comme propriétaire du Tambourin en 1888. Ce café est encore mentionné dans la presse en 1889, mais peut-être avec un autre propriétaire.
Une description inexacte de la fin du Tambourin a souvent été donnée, et notamment dans une biographie récente de Van Gogh : « Dans le quartier où la concurrence voyait d'un mauvais œil le succès commercial de la Segatori, on disait que c'était chez elle que les malfrats italiens se réunissaient pour préparer leur mauvais coup. Un habitué du lieu – et ancien amant supposé de la patronne – avait d'ailleurs fait les manchettes de la presse pour un sordide affaire de meurtre, quelques mois plus tôt. Les bagarres et les descentes de police étaient à présent monnaie courante au 62, boulevard de Clichy. Cette réputation sulfureuse avait peu à peu fait fuir la belle clientèle et, en cet été 1887, l'établissement était au bord de la faillite. (...) »21
Cette interprétation s'appuie sur une histoire que Van Gogh a racontée à Gauguin et qu'il a rapportée dans ses souvenirs Avant et après, en précisant qu'il « n'a jamais su le fin mot de l'histoire » :
« (…). Très amoureux de la Sicatore toujours belle malgré son âge, il aurait eu de sa part pas mal de confidences à propos de Pausini. La Sicatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent de toutes ses confidences par cette femme et un beau jour sans rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la joue. Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville passait à ce moment et lui dit sévèrement – circulez !!
D'après Van Gogh, toute l'affaire Pausini, comme beaucoup d'autres aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Sicatore et l'amant. »
La mémoire de Gauguin est défaillante, ce n'est pas Pausini mais Pranzini22 qui fut condamné et exécuté pour un triple assassinat.
Quelques articles dans la presse ont paru en avril 1887 rapportant que Pranzini aurait été souvent présent au Tambourin où il tenait des conciliabules avec des compatriotes, peu avant ces meurtres, et suggérant que le gérant, un certain Giraud, pourrait donner des informations.
Mais ce n'était qu'une simple rumeur. Il n'y en a aucune trace dans l'enquête de police23 ni dans le compte-rendu du procès d'assises. Le Tambourin n'a pas été fermé pour cette raison et la date de fermeture supposée, à l'été 1887, est inexacte.
Un témoignage a été ignoré par les biographes de Van Gogh, celui de Jehan Sarrazin qui a relaté, en 1895, la véritable fin du Tambourin. Il était surnommé « le poète aux olives » car il vendait des olives dans sa boutique du boulevard Rochechouart. Il avait dirigé, à partir de 1888, un cabaret de la rue des Martyrs, le Divan Japonais. Il raconte :
« Peu à peu, la clientèle artistique, dont la principale qualité n'est pas la stabilité, s'éloigna, alors, il se produisit un phénomène : j'ai dit que Mme Augusta était une splendide créature ; un soir, une femme célèbre dans les fastes de la Garde nationale [c'est-à-dire une lesbienne]24 vint souper, elle admira sans doute fort la maîtresse de la maison, car le lendemain elle revint avec la colonelle du même régiment, nouvelle admiration, le surlendemain l'État Major au complet envahit Le Tambourin. Bref, à la fin de la semaine le régiment entier avait déserté ses campements du Clair de lune, du Rat Mort, de La Souris et autre lieu et s'était caserné au Tambourin.(...)
Un soir, Mme Augusta reçut un énorme bouquet envoyé par le chef de la légion, en même temps un commissionnaire lui remettait un louis avec un billet laconique : « A ce soir minuit ». Ahurie, c'est le mot, elle dit dans son charabia moitié français moitié italien :
- Qu'est-ce que c'est que ça ?(...) »
Quand elle eut compris, elle se fâcha. Sarrazin poursuit :
« Augusta furieuse mit tout ce monde à la porte, l'établissement croula.
Quand la pauvre fille, ruinée, me raconta cette histoire, elle me disait :
J'ai perdu cent mille francs au Tambourin, je ne les regrette pas mais des femmes me faire la cour, M... »25
Dans un livre écrit au début de 1889, Darzens indique que « le bruit court » que le Rat Mort est désormais un rendez-vous des lesbiennes.
A la fin 1887, le Tambourin était encore ouvert et c'est peut-être là que Van Gogh a fait le second portrait de la Segatori.

La mort de Van Gogh à Auvers sur Oise
Il va quitter Paris en février 1888 pour s'installer à Arles dans la lumière de la Provence. Il y cohabitera quelques temps avec Gauguin qui l'a rejoint à sa demande. Après une violente crise où il se coupe l'oreille, il passera près d'un an à l'asile de Saint Rémy de Provence. Il partira ensuite pour Auvers, auprès du docteur Gachet. Le 27 juillet 1890, il se tire une balle dans l'abdomen et meurt deux jours plus tard.

Van Gogh, Autoportrait à l'oreille coupée, 1889
Van Gogh, Le docteur Gachet, 1890

 On ne sait ce que devint la Segatori par la suite. Je n'ai retrouvé qu'une trace d'elle, dans le témoignage de Willette, qui dit avoir acheté un tableau « chez un ancien modèle de Gérôme devenue brocanteuse, la Ségatori »26. A la fin de sa vie, elle n'avait pas quitté Montmartre et vivait chez son fils Jean-Pierre, sculpteur, place du Tertre. C'est là qu'elle est décédée le 3 avril 1910.
Le Père Tanguy est mort quatre ans après Van Gogh, sa veuve est alors dans la misère. Octave Mirbeau va lancer un appel aux peintres pour la secourir en offrant des tableaux qui seront vendus à son profit.
La vente eut lieu le 2 juin 1894. Le Père Tanguy avait conservé deux toiles de Van Gogh, dont l'une Les Brodequins27, signée Vincent, fut vendue sous son prénom pour 30 francs. Le loyer de la petite boutique du 9 rue Clauzel, avec une pièce attenante où vivait la veuve Tanguy, était alors de 60 francs mensuel.28
L'ensemble de la vente qui comportait notamment des œuvres de Cézanne, Gauguin, Pissaro, Monet, Signac, Seurat, Sisley, Guillaumin, Renoir, rapporta 11 000 francs, moins les frais. Les acheteurs étaient principalement des marchands dont Ambroise Vollard.
Ce fut une belle vente.
  
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1 Henri Perruchot, La vie de Toulouse-Lautrec, 1960.
2 Ce surnom lui aurait été donné parce qu' elle avait les dents écartées. Voir Michel Souvais, Moi la Goulue, 2008.
3 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
4 Gustave Coquiot, idem.
5 Gustave Crauk, Soixante ans dans les ateliers des artistes, Dubosc modèle, 1900, p 188.
6 Sophie de Juvigny, Edouard Dantan, 2002.
7 Papiers de Courbet, BNF Estampes et photographie, P 127878. Jules Dinochau était le patron d'un restaurant fréquenté par des écrivains et des artistes. Il était surnommé « le restaurateur des lettres ».
8 Archives de Paris, Etat civil, vue n° 17
9 Jehan Sarrazin, Souvenirs de Montmartre et du quartier latin, 1895.
10 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
11 Notamment dans la Gazette du bagne, éditée par Maxime Lisbonne, patron de la Taverne du bagne.
12 Van Gogh, Correspondance complète de Vincent Van Gogh, 1962.
13 Lettre de Gauguin à Van Gogh en décembre 1887 et lettre de Van Gogh à sa sœur du 31 juillet 1888.
14 Georges Seurat, Antonio Cristobal, Émile Bernard, Gustave Coquiot. Voir Susan Stein, Van Gogh, 2004.
15 Paris-Montmartre, 3 mars 1888.
16 Archives de Paris, Dossier de faillite du 30 juin 1888, cote D11U3 1322.
17 John Rewald, Le post-impressionnisme, p. 66.
18 Henri Perruchot, La vie de Toulouse-Lautrec, 1960.
19 Mercure de France, Julien Tanguy, décembre 1908.
20 Gustave Coquiot, Vincent Van Gogh, 1923.
21 Steven Naifeh et Gregory White Smith, Van Gogh, 2009.
22 Victor Merlhès, Paul Gauguin et Vincent Van Gogh, 1989, p 211.
23 Archives de la préfecture de police de Paris, Dossier Pranzini, cote JA 2
24 Voir le Dictionnaire d'argot du XIXème siècle.
25 Jehan Sarrazin, Souvenirs de Montmartre et du quartier latin, 1895
26 Willette, Feu Pierrot, 1919.
27 Ce tableau est aujourd'hui au Museum of art, Baltimore

28 Archives de Paris, cote D1P4 271

lundi 4 mai 2015

Histoire d'un tableau : "L'Origine du monde" de Courbet.


            Ce tableau est sans doute l'un des plus connus au monde. Il est longtemps resté caché avant d'entrer au Musée d'Orsay en 1995. Son histoire est pourtant mal connue. Il n'est pas signé mais il ne fait guère de doute que l'auteur en est Gustave Courbet.
Deux ouvrages, plusieurs fois réédités, lui ont été consacrés par Thierry Savatier et Bernard Teyssèdre1. Ils retracent les circonstances dans lesquelles Courbet l'a réalisé, puis sa localisation et ses propriétaires successifs jusqu'à l'entrée à Orsay, et tentent aussi d'identifier le modèle qui aurait posé. Thierry Savatier, dans son livre, a aussi ajouté le résultat de ses recherches concernant le vol du tableau à la fin de la seconde guerre mondiale.
Cet article donne le résultat de mes propres recherches, qui ont porté seulement sur la genèse du tableau et son histoire jusqu'à sa disparition temporaire en 1868. 
        Sur ce point précis, les deux auteurs s'accordent sur un même scénario que l'on peut résumer de la façon suivante.                                                                                     
 Chaque année se tenait au mois de mai le Salon où les peintres pouvaient présenter leurs toiles, préalablement sélectionnées par un jury. En 1866, Courbet présente deux tableaux au Salon : la Remise de chevreuils2 et la Femme au perroquet. Un certain Lepel-Cointet, agent de change, achète alors la Remise de chevreuils.

Gustave Courbet, La Remise de chevreuils, 1866



Peu après, un riche collectionneur et diplomate turc vivant à Paris, Khalil-Bey3, apprend l'existence d'un autre tableau de Courbet, Vénus et Psyché4, qui avait été refusé au Salon de 1864 pour immoralité, et était toujours en possession de Courbet. Souhaitant l'acquérir, il se rend à l'atelier du peintre mais celui-ci lui apprend que le tableau a été acheté la veille par le même Lepel-Cointet. Courbet lui propose alors de lui en faire un autre du même genre. Ce sera Les Dormeuses (aussi appelé Le Sommeil ou Paresse et Luxure) auquel sera joint, au terme d'une négociation sur le prix, un autre tableau de plus petites dimensions, L'origine du monde, qui restera caché chez Khalil-Bey jusqu'à son départ de Paris en janvier 1868. On ignore ce qu'il devint alors, il ne réapparaîtra chez un marchand parisien qu'en 1889.
Cette reconstitution s'appuie sur quelques témoignages, souvent tardifs. Bernard Teyssèdre a résumé, dans son Roman de l'origine, les seules certitudes qu'il a sur le tableau à cette période :
Le tableau a été peint avant le 13 juin 1867 car il apparaît, sous la forme allusive d'une feuille de vigne, dans la revue Le Hanneton à cette date.
Deux témoins, Maxime Du Camp et Ludovic Halévy, attestent l'avoir vu chez Khalil-Bey avant 1868, leurs témoignages étant donnés plus tard, respectivement en 1878 et 1882.
Il est néanmoins possible d'apporter certaines précisions.

Les toiles peintes par Courbet pour Khalil-Bey

Les deux historiens citent le témoignage de Jules Troubat, dans un ouvrage paru en 1900, pour décrire les circonstances dans lesquelles Khalil-Bey a passé commande, comme on l'a vu précédemment, parce qu'il n'avait pu acheter Vénus et Psyché déjà vendu à Lepel-Cointet. Il est vrai que Troubat, secrétaire de l'écrivain Sainte-Beuve et ami de Courbet, est un témoin crédible. Il avait vu cette toile dans l'atelier du peintre et parla à Sainte-Beuve de ce "tableau de mœurs dans la représentation lesbienne". Il raconte que c'est lors d'un dîner chez Madame de T. [Jeanne de Tourbey] que Sainte-Beuve, à son tour, en parla à Khalil-Bey, lequel se rendit ensuite chez Courbet pour voir ce tableau et voulut l'acquérir :
" Khalil-Bey voulait l'acheter tout de suite, mais la commande était déjà vendue, 20000 F.
Faites-m'en un pareil, dit le prince.
Non, je vous ferai la suite, répondit Courbet.
Il en résulta une série de tableaux et de tableautins qui se cachent dans quelque musée secret d'Europe et d'Amérique."5
Les deux auteurs considèrent que cette suite sera constituée d'un tableau Les Dormeuses (1,35 x 2,00 m) et d'un tableautin L'origine du monde (0,46 x 0,55 m). On remarque immédiatement la contradiction entre cette hypothèse et le récit de Troubat qui parlait de "tableaux et de tableautins", au pluriel.

G. Courbet, Vénus et Psyché, 1864

G. Courbet, Les Dormeuses, 1866

G. Courbet, L'Origine du monde, 1866

           Il existe pourtant un autre témoignage que j'ai trouvé dans les Souvenirs que le photographe Étienne Carjat avait publiés en 1892, donc huit ans avant Troubat, et qui décrit un autre tableau.
Il rapporte la même scène dans l'atelier de Courbet mais avec une réponse de celui-ci à Khalil-Bey légèrement différente :
" (...) – Non, lui dit Courbet ; je vous ferai autre chose qui sera mieux. 
Et, en effet, il exécuta pour le prince un véritable chef-d’œuvre. – Cette fois, les deux amies étaient couchées, comme entrelacées, sur la batiste des draps blancs. La blonde souriait dans son sommeil, montrant, entre ses lèvres de grenade entr’ouvertes, l’émail neigeux de ses petites dents ; tandis que sa compagne réveillée, admirait d’un œil fauve et satisfait le repos de l’amie adorée. (…) Cette toile magistrale, payée vingt mille francs par le richissime Oriental, n’a pu être admirée clandestinement – Khalil-Bey ayant exigé qu’elle ne fut vue par personne – que par quelques intimes : Castagnary6 et moi dûmes employer la ruse pour pénétrer dans l’atelier du maître. Qu'est devenue cette merveille ? Nul ne l'a jamais su. Peut-être orne-t-elle les murailles de quelque harem inconnu ? "7 
Il ne parle pas de L'origine du monde, peut-être parce que Courbet ne l'avait pas signé, ou bien par simple respect des convenances. Et le tableau qu'il décrit ressemble aux Dormeuses mais il présente de notables différences : la blonde n'a pas les lèvres entr'ouvertes et sa compagne a les yeux fermés. Carjat, à qui l'on doit les célèbres photos de Rimbaud et Baudelaire, était un ami proche de Courbet, lequel lui avait écrit un jour : "Je t’aime comme tu le sais, tu es mon confident d’amour, tu es mon photographe, tu es mon biographe, tu es mon ami."8
Il connaissait très bien l’œuvre de Courbet et n'a pas pu confondre le tableau disparu qu'il décrit avec Les Dormeuses. Dix ans auparavant, Les Dormeuses avait été évoqué dans le catalogue d'une exposition, catalogue rédigé par Castagnary où il expliquait que cette toile ne pouvait pas être montrée et indiquait que le propriétaire du tableau était "l'un de nos plus distingués amateurs" désigné par l'initiale F... (il s'agissait du baryton Jean-Baptiste Faure comme cela fut indiqué plus tard par Lucien Descaves). Ce tableau était bien connu.
Il est donc probable que Courbet a peint plus de deux tableaux pour Khalil-Bey à cette période. D'autres éléments vont dans ce sens :
1) Castagnary, dans une biographie de Courbet qu'il n'a pas pu terminer avant sa mort, expliquait que Courbet n'avait commencé à placer l'argent qu'il gagnait que lors des "grosses ventes" à Khalil-Bey : "(...) Ce n'est que quand il eut fait les grosses ventes à Khalil-Bey qu'il plaça de l'argent en actions de Chemins de fer et à la banque. Auparavant, payé peu, il ignorait le moyen de faire fructifier et, selon la mode des paysans, mettait son argent dans un bas. (...)"9.
2) Courbet organisa une exposition de ses tableaux en 1867 au pont de l'Alma et il demanda alors à des collectionneurs possédant certaines de ses toiles de les lui prêter le temps de l'exposition. Khalil-Bey refusa de prêter les siennes au motif que cela causerait un "trop grand vide" dans son appartement :
"Paris le 28 mai 1867
Monsieur,
J'irai avec plaisir visiter votre exposition pour laquelle je vous remercie de m'avoir envoyé une carte d'entrée, mais il m'est impossible de me dessaisir de mes tableaux dont l'absence causerait un trop grand vide dans mes appartements. J'ignore qui a pu vous dire que je consentais à ce déplacement mais à coup sûr je ne vous ai jamais fait une pareille promesse. (...)".10
Or Khalil-Bey louait un très grand appartement, à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Taitbout, et possédait une collection de plus d'une centaine de toiles qui fut vendue l'année suivante. Il ne figurait dans cette vente, en-dehors de L'origine du monde et des Dormeuses qui ne pouvait être montrés, que trois toiles de Courbet de petites dimensions, ce qui était bien peu pour créer un vide dans son appartement.
3) Un autre témoignage, indirect et peu précis, celui de Charles Léger, fait état d'un autre tableau qui aurait appartenu à Khalil-Bey :
"(...) Je me suis laissé dire qu'un vieux littérateur nommé Blanpain, qui approcha Baudelaire, et eut quelques rapports avec Courbet, vit dans l'atelier du peintre une grande toile représentant, disait-il, les Femmes damnées de Baudelaire. L'une des deux femmes était agenouillée devant son amie, étendue, les jambes écartées ; la tribade, une main avancée, semblait vouloir cueillir le sexe comme une rose. Le visage et le geste de cette femme exprimaient le désir, l'adoration, le respect. D'après Blanpain, ces Femmes damnées étaient un premier état, plus osé, des Dormeuses, les mêmes modèles auraient servi pour les deux tableaux, l'une brune, l'autre blonde, et répondant bien ainsi aux types de Baudelaire. (...)".11
C'est donc probablement un ensemble de tableaux et non deux seulement que Courbet a peint à cette période pour Khalil-Bey, dans le plus grand secret. Que sont-ils devenus ? On les retrouvera peut-être un jour, à moins qu'ils n'aient définitivement disparus.

Les dates

Savatier et Teyssèdre s'appuient sur les mêmes documents pour tenter de préciser la période où Les Dormeuses a pu être peint, ainsi que L'origine du monde.
Ils citent un article de la Revue de Franche-Comté du 1er août 1866 où l'auteur explique que Courbet peint un nouveau tableau après Vénus et Psyché et que celui-ci promet d'être aussi peu décent que le premier. Et Courbet a envoyé une lettre à ses parents vers le 6 août où il dit qu'il doit terminer le "tableau de Khalil-Bey". Enfin le 2 septembre, il écrit à nouveau à ses parents et dit qu'il est occupé à "finir les tableaux commandés". Puis, il a quitté Paris le 27 septembre pour un séjour à Deauville d'une quinzaine de jours.
Ils en concluent tous les deux que les deux toiles ont été peintes entre le courant du mois de juillet et la mi-septembre.
En réalité, Courbet avait commencé Les Dormeuses plus tôt. On sait que Khalil-Bey s'était rendu à l'atelier de Courbet mais qu'il n'avait pu acheter Vénus et Psyché qui était déjà vendu à Lepel-Cointet et c'est alors que Courbet avait proposé de lui faire "la suite". Le détail de cette négociation est connue : Courbet a confirmé dans une correspondance que Lepel-Cointet s'était engagé à acheter Vénus et Psyché pour 16000 fr (bien que les deux avaient convenu qu'ils diraient publiquement 18000 fr, somme préalablement demandée par Courbet) et que lorsque Khalil s'était présenté à son atelier, il avait proposé de racheter le tableau en proposant 1000 fr de plus, soit 19000 fr. Lepel avait refusé en demandant 25000 fr, ce que Khalil n'accepta pas.
Ce dernier a, lui aussi, relaté cette visite à l'atelier par la suite mais sans en indiquer la date. Savatier, en fonction de la datation qu'il propose pour les tableaux, estime que cette visite a dû avoir lieu au début de l'été 1866.
J'ai retrouvé deux articles parus dans la presse à l'époque qui prouvent que cette rencontre a eu lieu plus tôt, pendant le Salon, vers la mi-mai. Voici d'abord celui du Nain jaune du 19 mai 1866 :
"La vogue de Courbet va en croissant. M. Lepel-Cointet qui s'était déjà rendu acquéreur de la Remise de chevreuils vient d'acheter au peintre d'Ornans, moyennant 18 000 fr, le fameux tableau la Brune et la Blonde que la susceptibilité du jury avait cru devoir exclure du Salon de 1864.
         Khalil-Bey avait désiré posséder cette toile célèbre. Adressé au peintre par un de nos critiques littéraires les plus illustres, le prince oriental s'était rendu chez Courbet, bien décidé à devenir le propriétaire dudit tableau à n'importe quel prix. Mais il était trop tard, la Brune et la Blonde étaient vendues. Désespéré, Khalil-Bey a commandé à M. Courbet une toile de même dimension.
       Arnold Mortier"
On peut y ajouter l'article paru dans La Liberté quatre jours plus tard, le 23 mai 1866, non signé mais probablement écrit par Castagnary qui était un collaborateur régulier de ce journal :
" (...) Les Chevreuils de cette année, ont été achetés par M. Lepel-Cointet, agent de change, 15 000 fr. Vénus et Psyché, qui n'ont pu être exposées il y a deux ans, ont été payés 18 000 fr par le même amateur. N'ayant pu avoir ce dernier tableau, M. Khalil-Bey lui commanda une toile analogue pour 19000 fr. M. Lepel-Cointet commanda en outre une toile de 10000 fr. (…) ".
Courbet a sans doute commencé Les Dormeuses peu après puisqu'il s'agissait d'une commande. On a vu qu'un article de presse paru le 1er août évoquait un tableau qu'il était en train de peindre. Voici la citation exacte : " (...) Le fameux tableau des Deux femmes nues refusé à l'avant-dernière Exposition a été vendu par M. Courbet à un diplomate turc. Notre peintre fait en ce moment un pendant à ce tableau. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est aussi peu décent que le premier. (…) "12.
Cette revue étant mensuelle, le texte a été écrit en juillet et le tableau semble déjà bien avancé. Puis au début septembre dans un courrier, Coubet dit qu'il est occupé à finir "les tableaux commandés", sans que l'on sache desquels il parle. Les tableaux commandés par Khalil, ont été peints à partir de mai 1866, mais on ne sait pas quand il les a terminés. L'Origine du monde, en tout cas, était terminé avant le 13 juin 1867 puisqu'il y est fait allusion à cette date dans Le Hanneton.

 
Courbet a-t-il livré L'origine du monde et les Dormeuses en même temps pour la somme de 20 000 fr suite à une négociation ? Thierry Savatier, reprenant cette hypothèse, tente d'expliquer que ce prix de 20 000 fr pour Les Dormeuses était trop élevé par rapport à d'autres toiles comparables de Courbet vendues à la même époque, ce qui expliquerait que celui-ci ait joint L'origine du monde pour la même somme.
Je remarque pourtant que Khalil avait proposé 19000 fr (chiffre repris dans l'article de la Liberté) pour racheter Vénus et Psyché à Lepel-Cointet. Mais la négociation n'avait pas abouti car ce dernier en demandait 25 000 fr, chiffre qu'il n'avait peut-être pas avancé par hasard : à la même période, le marchand de tableau Jules Luquet avait vendu une toile de Courbet de dimensions comparables, la Curée13, dont il était propriétaire, pour la somme de 25 000 fr à l'Alston-Club de Boston. Le prix de 20 000 fr pour le seul tableau Les Dormeuses, ou bien celui décrit par Carjat, est donc tout à fait plausible.
 
Un titre incertain

Deux témoins seulement ont décrit ce tableau vu chez Khalil : Maxime Du Camp qui a fait une description étrange d'un tableau représentant une femme "vue de face, émue et convulsée" et dont le peintre avait "négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête." Il n'en citait pas le titre.
La seule source pour ce titre est le récit de Ludovic Halévy, Trois dîners avec Gambetta, publié tardivement par son fils en 1929 avec les notes prises par son père. Celui-ci rapporte qu'au cours d'un dîner, en 1882, Gambetta avait raconté une scène à laquelle il avait assisté, probablement en 1867 :
" (...) C'était chez Khalil-Bey, là où se trouvait ce fameux tableau, le chef-d’œuvre, paraît-il, de Courbet : L'Origine du monde. Une femme nue, sans pied et sans tête. (...)." Tous les présents trouvaient le tableau admirable et Courbet aurait dit alors : "Vous trouvez cela beau... et vous avez raison... Oui, cela est beau... Oui cela est très beau et tenez, Titien , Véronèse, leur Raphaël et moi-même, nous n'avons jamais rien fait de plus beau... "
Ce témoignage est-il fiable ? Remarquons que cette scène est rapportée longtemps après par Gambetta, quinze ans plus tard sa mémoire a pu le trahir. Et le témoignage est indirect, publié plus de quarante ans après le récit de Gambetta.La vie à Paris
En fait, cette vanité de Courbet était bien connue, Castagnary l'évoquait dans sa biographie. L'écrivain Jules Claretie, dans La vie à Paris, avait d'ailleurs cité quasiment les mêmes termes prêtés à Courbet deux ans auparavant... mais c'était à propos d'un autre tableau et d'un autre dîner !
"M. Gambetta, qui a toujours fort goûté la peinture, lui avait acheté jadis un de ses premiers tableaux, une étude d'homme, je crois.
          Un jour, vers 1869, que Courbet déjeunait chez le futur président, le peintre s'arrêta, comme frappé d'admiration devant cette toile d'autrefois.
          – C'est superbe ! lui dit M. Gambetta. Il n'y a pas de jour que je ne regarde cela avec passion !
Courbet eut un hochement de tête extraordinaire : – Si c'est superbe ! fit-il. Je crois bien ! C'est étonnant !

          Et soulignant du geste la fin de sa phrase : – C'est-à-dire que ni Velasquez, ni Titien, ni Rembrandt – ni moi-même – personne ne pourrait refaire cela ! ".14
Et des propos similaires étaient déjà prêtés à Courbet à propos d'un autre tableau, La femme au perroquet, dans Le Charivari du 6 mai 1866, un peu avant qu'il peigne L'Origine du monde. Ces propos étaient présentés sous la forme d'un dialogue imaginaire dans un article intitulé "Le procès du salon de 1866" :
"(…) Courbet : Tout est beau dans cette figure, et les vrais connaisseurs ne savent ce qu'ils doivent le plus admirer en elle. Moi-même, messieurs, j'en suis à me demander si l'Antiope de Corrège a plus de suavité et si les Vénus du Titien ont autant d'ampleur magistrale que mon Chef-d’œuvre au perroquet.
          Le Président : Vous voulez dire votre Femme au perroquet ?
          Courbet : c'est absolument la même chose. (...)"
Le témoignage de Halévy apparaît donc bien fragile et le titre L'Origine du monde, si tant est que Courbet ait donné un titre à ce tableau, très incertain.

Le tableau caché sous un rideau

On a vu que Maxime Du Camp avait indiqué dans son témoignage que L'Origine du monde était caché derrière un rideau vert dans l'appartement de Khalil.
Un autre document confirme l'existence de ce rideau, c'est un long poème dont on trouve une copie manuscrite dans les papiers de Castagnary :
"Ne soulève pas le rideau
          Qui cache à tes yeux cette toile ;
          Le formidable objet qu'il voile
          N'aurait pour toi rien de nouveau. (...)
          Saluez-le tous à la ronde,
          Saluez-le plus bas, plus bas,
          Car - il faut en rougir, hélas ! -
          C'est lui qui gouverne le monde."
Il est signé Outis mais l'auteur en est Ernest Feydeau, le père de Georges Feydeau, bien que cette copie, à mon avis, ne soit pas de sa main. Il a été publié dans La vie parisienne du 5 octobre 1872 avec la signature Ernest Feydeau et daté décembre 1868, sans doute par erreur, car à cette date Khalil avait quitté Paris. Or il était indiqué que ce poème avait été écrit "à propos d'un certain tableau trop célèbre" de la galerie de Khalil-Bey.
J'ai trouvé une autre confirmation de l'existence de ce voile et, selon ce témoignage, le poème était alors placé au-dessous du tableau. On pouvait lire dans Gil Blas du 15 avril 1889 :
"(...) Ernest Feydeau l'a écrit au-dessous du voile qui couvrait le tableau, très féminin, peint par Courbet pour la galerie de Khalil-Bey ;
          Saluons-le tous à la ronde,
          Saluons-le plus bas, plus bas,
          Car, il faut en rougir, hélas !
          C'est lui qui gouverne le monde.
                                      Colombine "
L'article est signé Colombine mais c'était un pseudonyme derrière lequel se cachait Henry Fouquier15, qui avait épousé en 1876... la veuve d'Ernest Feydeau. On peut supposer qu'il était bien informé.
L'Origine du monde est resté chez Khalil-Bey jusqu'en janvier 1868, date à laquelle il vendit sa collection et quitta Paris après avoir dilapidé toute sa fortune. On ignore ce que devint alors le tableau. Il a disparu pendant plus de vingt ans et ce n'est qu'en 1889 qu'on retrouve sa trace. Edmond de Goncourt raconte dans son journal qu'il a vu ce "tableau peint par Courbet pour Khalil-Bey" chez un marchand nommé La Narde. Il disparut à nouveau jusqu'à la fin de 1912 où il devint la propriété du marchand de tableau Bernheim-Jeune qui le vendit peu après au baron Ferenc Hatvany. Le psychanalyste Jacques Lacan et sa femme Sylvia l'achetèrent vers 1955. Puis le tableau entra au musée d'Orsay après la mort de Sylvia Lacan en 1995.





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1 L'Origine du monde, Thierry Savatier, 4ème édition, 2009 et Le roman de l'origine, Bernard Teyssèdre, 2ème    édition, 2007.
2 Le titre exact est La Remise de chevreuil au ruisseau de Plaisir-Fontaine (1,74 x 2,09 m).
3 On trouve une biographie de Khalil-Bey dans le Manuscrit autographe, n° 33 et 35, 1931. Voir aussi Michèle Haddad, Khalil-Bey, 2000.
4 Ce tableau est aujourd'hui disparu. Il n'en reste que deux photos, dont une avec un perroquet que a rajouté vers la fin de sa vie, à la demande d'un client.
5 Une amitié à la d'Arthez, Jules Troubat, p. 120.
6 Jules Castagnary (1830-1888) critique d'art, homme politique, était un ami de Courbet.
7  L’Écho de Paris littéraire illustré, 22 mai 1892.
8  Lettre du 1er février 1863, Correspondance Courbet, Chu, p. 197.
9  Papiers Courbet, P 129576, BNF Estampes et photographies.
10 Papiers Courbet, P 129696, BNF Estampes et photographies.
11 Mercure de France, 1er octobre 1931.
12 Revue littéraire de Franche-Comté du 1er août 1866, p. 471.
13 La Curée, 1856, (2,10 x 1,80 m). 
14 La vie à Paris : 1880-85. Année 1, Jules Claretie, 1881-86.
15 Journal des Goncourt, T3, p. 1344.